Prédications Protestantes dans les Alpes du Sud

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Dimanche 23 Aout 2020

Trescléoux (05700)

Lectures du jour :

Ésaïe 22, 15-25,

Matthieu 16, 13-20, (Voir sous cette référence, méditations des 24-août-08 et 11-févr-18)

Romains 11, 25-36




Le salut d'Israël


Chers frères et sœurs,


On aborde toujours cette lettre de Paul aux Romains, avec une certaine appréhension, celle de ne pas bien comprendre le message de Paul, tant celui-ci est dense et parfois complexe.

Si elle est placée en tête des lettres de Paul, c’est peut-être parce qu’elle est la plus longue, mais surtout parce qu’elle est centrale non seulement dans le message que Paul a voulu transmettre dans toutes ses épitres, mais parce qu’elle est centrale pour la compréhension de tout le N.T., cette nouvelle alliance entre le Dieu créateur, devenu Dieu sauveur, et l’Humanité, à travers la mission terrestre de Jésus Christ.

Et c’est ainsi que tous les grands théologiens au cours de siècles traversés par des crises de l’Église, sont revenus vers cette épitre afin qu’elle les éclaire, les encourage, le délivre aussi de questions sans réponses : Augustin d’Hippone, Thomas d’Aquin, Luther, et plus récemment Karl Barth[1]. On peut également citer les rédacteurs[2] de la TOB, qui décidèrent de commencer leur travail par cette lettre.

 

Cette lettre a une autre particularité : Paul écrit à une communauté qu’il ne connaît pas ! Qu’il n’a pas fondée.

En 57-58 après J.C., après un quart de siècle d'activité missionnaire dans la Méditerranée orientale, Paul envisage de porter encore plus loin l’Évangile de Jésus-Christ. Il parle de l'Espagne. Pour s'y rendre, il passera par Rome.

 

Rome, capitale de l’Empire, est le lieu de convergence de toutes les diasporas, dont une importante diaspora juive.

Cette diaspora pratiquait chaque année le voyage à Jérusalem pour la fête de Pessah. Nombreux furent donc ceux qui assistèrent à ces évènements : l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, puis son procès, sa crucifixion, sa résurrection.

De retour à Rome, convaincus que Christ était bien le messie annoncé par les prophètes, ils fondèrent dès la fin des années 30, des communautés de « judéo-chrétiens » auxquelles s’agrégèrent des païens convertis.

Parallèlement, la diaspora juive prenant une certaine importance dans l’économie locale, l’empereur Claude, par un édit de l’an 49, interdit de séjour à Rome les juifs, qui doivent fuir, et parmi eux, des juifs chrétiens, comme Priscille et Aquilas[3].

Au bout de quelques années, ces exilés reviennent peu à peu, mais entre-temps les communautés chrétiennes sont devenues majoritairement des communautés de païens convertis à Christ, qui voient d’un mauvais œil revenir ces juifs « déicides ». Le discours de ces païens convertis, vis-à-vis des juifs est simple : En ne reconnaissant pas Jésus comme votre sauveur lorsqu’il était parmi vous, vous avez laissé passer votre chance. Les bénéficiaires de la grâce divine, dorénavant, c’est nous. Vous vous êtes mis hors-jeu tout seuls, fin de la partie, circulez !

On remarquera que ces néo-chrétiens naviguent totalement à vue sur le plan théologique, et sur un corpus de convictions qu’ils se forgent au coup par coup, car les évangiles ne seront diffusés, dans le meilleur des cas qu’une décennie plus tard[4].

C’est alors qu’intervient la lettre de Paul, dont l’objectif non déclaré est d’obtenir le soutien de ces communautés romaines pour réaliser son projet espagnol[5].

Il ne connaît pas cette communauté, qui ne le connait pas non plus, sinon de réputation, avec un a priori pas forcément favorable (et en plus il est juif !).

Cette lettre sera donc pour Paul l’occasion de faire un exposé complet et organisé de sa compréhension de cette nouvelle alliance qui nous rend justes aux yeux de Dieu par le seul sacrifice rédempteur de Jésus Christ et non par nos propres mérites supposés.

Mais, connaissant les conflits internes à cette communauté par Priscille et Aquilas, il juge également nécessaire de leur rappeler l’importance du peuple juif pour les chrétiens, y compris d’origine païenne, et l’enseignement du Christ à ce sujet.

Les chapitres 9 à 11 développent cette pensée de Paul :

Certes Israël a péché en ne reconnaissant pas Jésus comme le messie annoncé par les Prophètes, mais Dieu n’ a pas pour autant rejeté son Peuple auquel le lie une promesse irrévocable qui laisse augurer le salut d’Israël au temps des « fins dernières », temps auxquels il sera révélé que Juifs et païens ont le même Seigneur.

Et Paul a recours à l’Ancien Testament, connu de tous ses lecteurs, pour étayer son propos qui se résume en ceci : Juifs et païens, tous sont pécheurs[6], aucun ne peut prétendre se sauver lui-même par ses propres mérites. Le salut des uns et des autres ne peut venir que d’une grâce divine[7]. C’est la foi en cette grâce, et cette foi seule qui nous rendra justes aux yeux de Dieu. C’est le principe de la justification par la foi[8], que Luther a abondamment développé, se référant également à la lettre de Paul aux Colossiens[9]

Les chapitres 9 à 11 auraient dû, s'ils avaient été lus attentivement, préserver les chrétiens du 20° siècle de tout antisémitisme qui a ouvert la porte aux abominations que l’on connaît.

Paul y évoque le rôle irremplaçable du peuple juif dans l’accomplissement du projet de Dieu car sans le Peuple Juif, pas de chrétien non plus, et il utilise l’image du greffage de l’olivier :

L'apôtre prend un bel olivier qui représente le peuple juif, cultivé depuis des siècles par les attentions de Dieu. Certaines de ses branches, stériles, ont été coupées et à la place ont été greffés des rameaux provenant d'oliviers sauvages poussant ici ou là, représentant les nations[10]. Or chacun sait qu'un jardinier fait toujours le contraire. Il greffe sur l'arbre sauvage le rejeton de l'espèce qu'il entend récolter.

Or en introduisant ces rameaux « sauvageons » sur la souche d’Israël, c’est le moyen pour ces rejetons d’être au bénéfice de cette souche, car les juifs sont à la racine de notre foi. Nous leur devons nos plus belles prières, les Psaumes, les prophètes : qu'on ôte du Nouveau Testament toutes les richesses de l'Ancien, il s'effondre, et le Christ est introuvable.

Cette introduction « contre nature » (v. 24) des « gentils »[11] sur le tronc d'Israël souligne donc l'immense grâce qui nous a mis, nous qui ne sommes pas juifs, au bénéfice des promesses faites à Abraham, des promesses messianiques annoncées par les prophètes. En éprouver un quelconque orgueil serait totalement inconséquent et incongru ! (v. 20).

Ainsi « les nations », c’est-à-dire nous, n'avaient aucun droit à l'origine. Par la faute de ses chefs religieux, Israël a perdu les siens. Tous sont donc dans le même état irrémédiable d’éloignement de Dieu, sans aucune autre ressource que sa miséricorde pour envisager une réconciliation.

Paul appelle cela un mystère, ou plutôt une révélation que c’est cela qui adviendra, sans qu’il sache ni quand ni comment. Il n’a pas à chercher une explication, mais simplement accepter en confiance ce projet divin, inexplicable, inattendu, déraisonnable.

 

Ainsi, Juifs et non-juifs sont-ils frères en désobéissance :

* Les chrétiens, qui, en regard du commandement de Jésus Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux[12], ne peuvent que confesser, avec Paul je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas[13].

Paul craignait que l’antijudaïsme officiel de Rome n’en vienne à contaminer les communautés chrétiennes. Or pendant plusieurs siècles c’est bien cette attitude, insoutenable aujourd’hui, qui a prévalu.

D’où l’intérêt de relire ces chapitres 9 à 11 pour éviter tout nouvel égarement, comme ceux connus au 20° siècle : Car c’est par une France de Vichy « très chrétienne » que fut organisée, par exemple, la rafle du Vel'd’Hiv[14] en Juillet 1942[15].

Mais dans cette noirceur absolue, une petite lumière a pu poindre, à travers des hommes et femmes courageux, tant catholiques que protestants[16] qui vinrent en aide aux internés, voire les aidèrent à s'échapper.

* Quant aux juifs, ce peuple-victime, lui aussi a désobéi au commandement divin formulé cette fois sous une forme négative[17] : Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse.

Alors, ce peuple, qui dès la fin du 19° siècle revendiquait un droit au retour sur la terre de ses ancêtres, un droit à se constituer en nation juive, utilisant au passage des moyens peu compatibles avec le 6° commandement, comment ce peuple peut-il aujourd’hui refuser au peuple palestinien, la satisfaction de revendications en tous points identiques ?

 

Si, au temps de Paul, les juifs s'efforçaient en vain d'observer la Loi pour se justifier devant Dieu, si anxieux d’assurer eux-mêmes leur pureté qu'ils n'ont pas reconnu en Jésus le Messie promis, ce refus du salut en Jésus Christ, que l’Église a longtemps reproché aux juifs, contamine aujourd'hui notre Occident. Dans nos pays désertés par l'héritage chrétien, la grande affaire est de réussir selon les codes en vigueur. Le «politiquement correct» a remplacé la loi de Moïse, avec, pour beaucoup, le besoin forcené de réussir et de s'élever, « se faire soi-même, sans rien devoir à personne »[18].

 

Face aux errements des uns et des autres, à nos bouffées d’orgueil, de petites vanités et d’affirmation de soi, Paul nous rappelle ce matin : Tout vient de Dieu, tout est de lui, tout est par lui, tout est pour lui. (v.36)

Néanmoins, pour nos frères juifs, la promesse irrévocable que Dieu leur a faite par la bouche d’Ésaïe[19] laisse augurer, qu’avant les « fins dernières », ils auront su trouver le chemin de réconciliation avec Dieu le Père.

Pour nous, le rappel de Paul ne laisse guère de place à notre ego. Il nous rappelle notre situation de serviteurs, à qui Jésus dans notre lecture de ce matin pose cette question :

« Mais vous, qu'est-ce que vous dites ? Qui suis-je pour vous ? »[20]

 

A lui seul la gloire, éternellement ! Amen.

 

François PUJOL


[1] Dès 1919, bouleversé par la guerre de 14-18 et l’échec spirituel qu’elle représente, il publie un commentaire de l’épitre aux Romains, remettant en cause les théologies libérales du 19° siècle. Il sera le fondateur d’une théologie centrée sur le Christ et la transcendance de Dieu, dans sa Dogmatique (1932, inachevée). Il sera également  le principal auteur, en 1934, de la « Déclaration théologique de Barmen », texte fondamental d'opposition chrétienne à l'idéologie national-socialiste.

[2] Les Pères dominicains qui souhaitaient réviser la Bible de Jérusalem, et des théologiens protestants dont Georges Casalis.

[3] Que Paul retrouve à Corinthe, d’où il écrit cette lettre (Actes des Apôtres 18,2)

[4] Chronologiquement c’est l’Évangile de Marc qui sera diffusé le premier.

[5] Qu’il ne réalisera pas, son itinéraire terrestre s’arrêtant à Rome vers 67-68 après de nombreuses péripéties (Voir Actes des Apôtres).

[6] Tous en effet ont péché et sont privés de la gloire de Dieu (Romains 3,23 et Psaume 143, 2)

[7] Il n’y a pas de juste ; pas même un seul (Romains 3, 10 et Ecclésiaste 7,20)

[8] « C’est gratuitement qu’ils sont justifiés par sa grâce, au moyen de la rédemption qui est en Jésus Christ » (Romains 3,24)

[9] Col 1,22 : « Mais maintenant, Dieu vous a réconciliés avec lui par la mort de son Fils, qui a souffert dans son corps humain. Alors vous pouvez vous présenter devant Dieu en étant saints, purs et sans faute »

[10] Autre nom pour désigner « les païens »

[11] Encore un autre nom pour désigner les païens

[12] Matthieu 7,12. On remarquera la forme positive de cette prescription (voir infra)

[13] Romains 7, 19

[14] Opération baptisée « Vent printanier »

[15] 13 152 personnes : 4 115 enfants, 5 919 femmes, 3 118 hommes. Y participèrent 9.000 gendarmes et policiers français

[16] Nombre d’entre eux furent reconnus Justes parmi les Nations

[17] Contenue dans les 365 (une par jour) prescriptions négatives (Ne fais pas…) des Mitzvot, déduites des 10 commandements par la tradition rabbinique, que l’on retrouve également dans le livre (deutérocanonique) de Tobie (4,15).

[18] A un homme qui développait devant lui cette théorie, Voltaire répondit « Voilà qui décharge le Tout-Puissant d’une lourde responsabilité ! »

[19] Je t'aime d'un amour éternel; ma bonté pour toi n’aura pas de fin (Ésaïe 54,8 Voir également 54,10)

[20] Matthieu 16, 15