Prédications Protestantes dans les Alpes du Sud

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Dimanche 20 septembre 2020

Trescléoux (05700)

 

Lectures du jour :

Ésaïe 55, 6-9 (Voir également méditations du 12-juil-20)

Matthieu 20, 1-16, (Voir également méditation du 24-sept-17)

Philippiens 1, 12-26



Martyrs ou témoins ?

 

Frères et sœurs,


Vous ayant déjà proposé une méditation sur Matthieu et sur Ésaïe (en Juillet), je vous propose de nous arrêter sur ce texte adressé à la communauté de Philippes, dans lequel se trouve cette phrase de Paul « mourir m’est un gain ». Phrase qui nous interpelle, que nous ne savons pas comment l’interpréter, phrase qui pourrait nous embarquer sur des fausses pistes.

Alors voyons cela et regardons tout d’abord dans quel contexte Paul a prononcé cette phrase.

 

Contexte

Paul arrive à Philippes, riche cité de Macédoine[1], en 49-50, avec Silas, Timothée, et Luc. Il y rencontre des juifs, peu nombreux, qui se convertissent à Christ après avoir écouté Paul, et en particulier Lydie, première chrétienne européenne, qui deviendra une disciple active[2].

On peut remarquer à cette occasion le rôle des femmes dans l’entourage de Paul (dont Eunice, mère de Timothée, Evodie citée au chap.4, 2), qui peut faire penser que Paul n’était peut-être pas le misogyne décrit par certains auteurs.

Des liens étroits d’affection réciproque s’établissent entre Paul et cette petite communauté : ce sera d’ailleurs la seule dont il acceptera des dons.

Alors on peut imaginer Epaphrodite, qui a été choisi par la communauté de Philippes pour apporter à Paul les dons qui ont été récoltés[3], arrivant à Éphèse où Paul est en prison, ou plutôt en « résidence surveillée ». Epaphrodite lui pose alors cette question, classique : « comment vas-tu ? », avec angoisse dans la voix et anxiété dans le regard, car Paul en prison que va devenir leur communauté ? Cet emprisonnement s’apparente pour eux à un désastre.

 

La joie de Paul

En général, lorsque l’on pose cette question, on s’expose à entendre la litanie de toutes les avanies subies par notre interlocuteur. Et dans ce registre, Paul aurait eu beaucoup à dire.

Mais sa réponse est toute autre : « L’Évangile progresse, donc tout va bien ». Et Paul explique que chaque fois qu’il se trouve devant des juges ou des responsables de l’administration romaine (le prétoire du v.13), il trouve l’occasion d’annoncer le Christ rédempteur, ce qui est pour lui, source de joie et de reconnaissance.

Seconde source de joie, son attitude face aux autorités, encourage les frères à suivre son exemple et à faire preuve d’audace pour annoncer la Parole (v.14).

Troisième source de joie, en son absence, d’autres prédicateurs[4] ont pris sa place, non exempts d’arrière-pensées et d’options théologiques déviantes (du point de vue de Paul), mais peu importe, si Christ est annoncé.

Et Paul renvoie Epaphrodite auprès de la communauté, avec cette lettre d’encouragements, écrite en 53-54, où revient comme un refrain l’expression « soyez joyeux en toute circonstance ».

 

Martyrs ou témoins ?

Mais ce jeu du chat et de la souris avec les autorités romaines, dont Paul use et abuse, s’appuyant sur son statut de citoyen romain, qui lui procure certaines garanties, ce jeu ne plait pas à tous les membres de la communauté chrétienne d’Éphèse, dont certains considéraient que la vraie vocation d’un disciple de Christ était de l’imiter jusqu’au sacrifice final du martyre.

Ce débat était récurrent dans les communautés du 1er siècle[5] : d’un côté, une exaltation de la mort, considérée comme la manière suprême de glorifier Dieu. De l’autre la conviction que seuls les vivants peuvent porter témoignage, porter du fruit, d’où la nécessité de « demeurer ici-bas » (v.24).

Et de fait, ce statut de citoyen romain, qui lui permettait d’être jugé par les autorités civiles et non pas par les autorités religieuses (le sanhédrin), ce qui lui était plus favorable, lui permettra d’être le témoin du Christ durant plus de 20 années dans toute la Méditerranée orientale avant d’être décapité[6] à Rome vers l’an 67.

 

Vivre ou mourir pour Christ

Cette persévérance dans la volonté de témoigner coûte que coûte malgré toutes les persécutions, réelles ou potentielles, nous qui sommes dans un pays de liberté de culte, ne pouvons nous représenter ce que cela signifie réellement. De même, lorsque nous prions pour nos églises-sœurs victimes aujourd’hui de persécutions, nous ne percevons pas exactement ce qu’elles vivent.

Pour autant, la situation de Paul serait-elle définitivement celle d’un autre temps ?

Évidemment non, malheureusement, ce qui confirme l’actualité de ces lettres de Paul, vieilles de 2000 ans, et lisant ce texte j’y vois de fortes analogies avec la situation vécue aujourd’hui, par une chrétienne pakistanaise, Asia Bibi, ouvrière agricole de 38 ans, condamnée à mort[7] pour blasphème en 2009.

Ses procès[8] furent prétextes à des conflits ouverts et violents entre autorités civiles et religieuses, allant jusqu’à l’assassinat de deux hautes personnalités politiques qui la soutenaient[9].

Mais au bout de 10 années d’emprisonnement, la cour suprême du Pakistan prononcera son acquittement définitif. Elle sera ensuite « exfiltrée » au Canada où elle réside dans un lieu tenu secret.

Je retiendrai ce matin, au détour d’un ouvrage que lui a consacré une journaliste, Anne-Isabelle Tollet[10], deux phrases d’Asia Bibi :

*Il ne faut jamais rien lâcher, même quand ça semble impossible,

* Je pardonne à tous ceux qui m’ont fait du mal.

Deux phrases que Paul n’aurait pas reniées. A 2000 ans de distance, Asia Bibi est bien la petite sœur de Lydie, Eunice, Evodie, et aussi de Marie Durand, Madeleine Barot, Suzanne De Dietrich et de tant d’autres.

 

La mort

Pendant ce temps, dans notre société chloroformée par les lois de 1905, vivre ou mourir pour Christ n’est plus à l’ordre du jour.

Les préoccupations de notre société se sont déplacées à la lumière de la crise du Covid 19 : Elle a ainsi révélé comme jamais sa peur collective de la mort.

Dans un 21° siècle où l’humanité est plus que jamais convaincue de tout maitriser, convaincue que ses connaissances la libèrent de toute contrainte, elle se heurte à une contrainte absolue, un mur, celui de la mort, provoquant une sorte de sidération.

Et comme pour exorciser cette angoisse, elle récite dans un rituel sinistre, chaque soir devant un public recueilli, le nombre d’hospitalisés, d’admis en réanimation, et pour finir, de morts quotidiens.

Cette angoisse croissante de la mort dans notre société, française en particulier, est renforcée par l’apparition, de plus en plus admise, du néant après celle-ci, ce qui impose aux chrétiens d’être encore plus présents auprès de leurs compatriotes, pour leur apporter une autre perspective, la perspective de la vraie Vie, dans laquelle la mort n’est qu’un passage, éclairant ainsi l’affirmation de Paul.

Mais paradoxalement, et simultanément, apparaît de plus en plus dans le débat public une revendication autre, celle du droit de mourir, au nom de la primauté d’une liberté individuelle sur une éthique collective. Cette revendication en rejoignant quelques autres, comme le droit à l’enfant, le refus des masques, etc…, dans un libertarisme fourre-tout.

Il y a effectivement urgence que les chrétiens redeviennent des témoins au sens où Paul entendait ce mot, pour redonner à notre société qui part dans toutes les directions, un sens, un cap, où elle retrouverait un vivre ensemble apaisé.

 

La communauté

Pour terminer, je voudrais souligner un autre point :

Toutes les lettres de Paul,[11] sont adressées à des communautés, pour les conforter dans leur foi naissante[12], car la source de la vie chrétienne se trouve dans cette vie communautaire[13] : C’est à cette source que nous pouvons puiser les forces nécessaires pour être des témoins et en particulier par l’Eucharistie, dont le confinement nous a montré que pratiquer la Sainte Cène seul n’avait guère de sens[14].

On ne peut faire Église seul, on ne peut être témoin seul, si l’on n’est pas soutenu par sa communauté.

Et les procès d’Asia Bibi n’auraient pas eu la même issue si elle n’avait été soutenue par sa communauté[15], en particulier par Shahbaz Bhatti, ministre (catholique) pakistanais des Minorités, qui répondait à ceux qui lui promettaient un bel avenir politique s’il renonçait à son combat : « Non, moi je veux servir Jésus en tant qu'homme du peuple. Cette dévotion me rend heureux. Je ne cherche pas la popularité, je ne veux pas de position de pouvoir. Je veux seulement une place aux pieds de Jésus. »

Que ces témoignages nous permettent de réfléchir à la traduction concrète dans nos vies quotidiennes de l’affirmation de Paul «Pour moi, vivre c’est Christ».

 

Amen !

 

François PUJOL


[1] Aujourd’hui petit village de 800 habitants)

[2] Voir Actes 16,14.

[3] Voir Philippiens 4, 18

[4] Des missionnaires itinérants appartenant aux groupes judéo-chrétiens qui prônent un retour aux pratiques du judaïsme, dont la circoncision, les interdits alimentaires, la séparation d’avec les païens, etc… (v. 15 à 17).

[5] En l’attente des Évangiles qui n’apparaitront qu’à la fin de celui-ci.

[6] Son statut de citoyen romain interdisait de le crucifier

[7] Sa tête est également mise à prix 4.500 €.

[8] Son avocat interjeta de nombreux recours après chaque condamnation.

[9] Salman Taseer, gouverneur du Pendjab, assassiné le 4 janvier 2011 et Shahbaz Bhatti, ministre fédéral des Minorités religieuses, assassiné le 2 mars 2011.

[10] Qui, s’intéressant très tôt à Asia Bibi, contribua à la médiatisation de ses procès. A lire : Enfin libre !, aux Éditions du Rocher.

[11] Hormis les lettres dites « pastorales », adressées à ses disciples (Timothée, Tite, Philémon)

[12] Et régler quelques problèmes plus humains (rivalités, déviances, jeux de pouvoir déjà !)

[13] Voir les actes des Apôtres

[14] Ou du moins pas le même sens.

[15] Y compris au-delà des frontières du Pakistan.