Prédications Protestantes dans les Alpes du Sud

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Dimanche 14 Avril 2019

Culte à Trescléoux (05700)

Lectures du Jour :

Esaïe 50, 4-7 (Voir également sous cette référence, méditation du 29 Mars 2015)

Philippiens 2, 6-11 (Voir également sous cette référence, méditation du 25 Septembre 2011)

Matthieu 2,7-19




Éloge de la fuite

 

Si je voulais donner un nom à ce texte, je l'appellerais éloge de la fuite.

Ils ont été nombreux les peintres à représenter cette fuite en Égypte, comme dans ce tableau de 1880 de Luc-Olivier Merson où Marie et son enfant dorment entre les pattes d'un sphinx bienveillant.


Ce sphinx en effet résume à lui seul l'Égypte des pharaons et l'énigme de leurs pyramides. L'Égypte fascine comme elle fascinait déjà il y a 5000 ans. Et c'est d'Égypte que naît le peuple hébreu conduit par Moïse, l'enfant du Nil.


Cour de rattrapage :

Pharaon ordonne de tuer tous les bébés hébreux mâles parce qu'il a peur que ses esclaves deviennent trop nombreux (la théorie du grand remplacement n'est pas nouvelle !).

Moïse réchappe au massacre. Il est recueilli par une princesse égyptienne et Moïse sera élevé à la cour de Pharaon.

Vous voyez mieux maintenant comment l'Évangile selon Matthieu nous fait un clin d'œil biblique. Il nous dit : « toi qui connais la saga biblique, regarde ! Jésus est le nouveau Moïse ! ». Cette fuite en Égypte, c'est un retour aux sources.


Cette cavale au pays des Pharaons, c'est un refuge au creux de la grâce de Dieu. Comme il y a une grâce qui attend ce Christ encore impuissant, il y a une grâce qui nous attend – et c'est sans doute l'un des sens de ce texte - une grâce qui nous attend dans la fuite.

Fuir n'est pas glorieux en régime chrétien. C'est plutôt se sacrifier qui est mis en valeur. Tous les martyrologes catholiques ou protestants, les œuvres d'arts, nos manuels d'histoire, nos commémorations et les légendes mettent en lumière le courage des gens morts – C’est la caractéristique générale des héros - en héros, et dont la figure de Jésus-Christ a été l'exemple type.


Et nous aussi, tous à notre manière, nous sommes habités par ce désir inconscient d'être un héros - dans sa famille, à son travail, dans le sport - car le dépassement des limites, l'endurance dans l'épreuve, l'abnégation totale, le sacrifice de soi-même, sont les valeurs cardinales du bon disciple du Christ.


Pourtant ici Jésus, sur ordre de Dieu, va devoir prendre la poudre d'escampette dans les bras de ses parents. Pour échapper à une force destructrice - la mort – contre laquelle rien ni personne ne peut le protéger. Ce Christ qui n'est encore rien - rien qu'un nourrisson impotent, impuissant, innocent - n'a pas d'autre choix que de fuir sur le chemin de l'Égypte dans le berceau que forment les bras de Joseph et Marie. Comme Moïse dans son berceau de jonc naviguant au gré des flots du Nil vers les bras égyptiens de sa mère adoptive.

Mais c'est notre père adoptif - Dieu - qui nous donne la grâce de fuir ce matin ces combats perdus d'avance, ces résistances qui ne servent à rien.


Loin du sacrifice pour la gloire, loin de l'héroïsme auréolé de sainteté, l'Évangile nous montre combien il n'est pas lâche de savoir fuir quand il le faut en attendant des jours meilleurs. Parfois la fuite est la seule option possible pour défendre ce qui est le plus précieux : la vie. Oui, il existe un courage de la fuite, un courage du retrait, un courage de l'échappatoire.

Car échapper pour un temps à l'épreuve, à l'adversité, à l'obstacle, à l'orage est justement l'occasion de protéger la cause que nous défendons. Fuir est parfois un courage - courage, fuyons ! - qui nous manque. Et à vouloir tenir tête – par honneur, par orgueil, par sacrifice – à la puissance du mal est un combat dont l'Évangile nous exempte ce matin. Il n'y a pas de honte à sonner la retraite. Il n'y a pas de honte à se protéger.


Ce retrait n'est que temporaire. Un jour, lorsque le temps sera favorable - le kairos - sonnera l'heure du retour. Pour qu'enfin s'accomplisse et triomphe la cause que nous aurons su préserver. Le véritable héroïsme n'est pas dans le sacrifice - souvent inutile et gratuit - mais dans l'art de discerner le moment de la fuite nécessaire et du retour possible. Pas dans une fuite en avant, où l'on fuit la réalité en la combattant encore plus !


Mais dans une fuite en arrière, un retrait. C'est parfois le seul moyen de faire triompher en son temps la vocation qui nous a été confiée. Si Jésus meurt au milieu des autres nouveau-nés, alors le Christ est né pour rien.

Je suis sûr qu'il y a ce matin en toi un combat que tu ne te résous pas à quitter, par peur du regard des autres ou de ton propre regard. Sans doute t'a-t-on appris à rester droit dans tes bottes, à subir sans broncher, à souffrir en silence, à accepter la fatalité sans lever le petit doigt. Parce que c'est soi-disant ton destin, parce que les choses sont faites ainsi, parce que c'est comme ça qu'on fait.


Entends-tu cette voix sourdre en toi ce matin comme une source inattendue au milieu du désert ?

N'entends-tu pas l'Évangile qui t'appelle à fuir ? Va ! Quitte le champ de bataille ! Quitte ce qui te tue !


Sinon, tu y perdras la vie. Et si le sacrifice a une immense valeur à vue humaine, il n'en a aucune aux yeux de Dieu.


Car Dieu, en Jésus-Christ, a fait une croix sur des mots comme gloire, honneur, mérite. Au contraire, la gloire de Dieu est l'inverse de la gloire sacrificielle que nous mettons en œuvre chaque jour. La gloire de Dieu - c'est-à-dire sa présence, sa prégnance, son poids - prend corps dans notre fragilité, notre impuissance, notre incapacité, notre faiblesse, nos limites, nos échecs. Et ce matin, du haut de l'Évangile, n'aie pas honte de regarder à ce refuge que Dieu te montre. Accepte de fuir, de ne pas être à la hauteur - aujourd'hui - accepte de te protéger. Ton sacrifice ne servira à rien. Elle n'est ni dans le sacrifice inutile, ni dans l'héroïsme gratuit, ni dans la gloire éphémère. Ta vocation, elle est de vivre. Pas pour les autres. Ni pour toi-même. Mais pour Dieu qui t'aime et te protège de ce que tu ne supporterais pas. C'est dans cette faiblesse que tu es fort de lui. De ton Christ. Ce Christ qui s'enfuit de la mort pour ressusciter plus tard.


Finalement, j'appellerai ce texte éloge de la faiblesse. Et peut-être même pas non plus. J'appellerai ce passage : éloge de la sagesse.

 

Amen !

 

Pr Arnaud Van Den Wiele