Prédications Protestantes dans les Alpes du Sud

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Dimanche 03 juin 2018

 Culte à TRESCLEOUX-05700


Lectures du Jour :

Exode 24, 3-8, 

Hébreux 9, 11-15, 

Marc 14, 12-26


Une Table ouverte !


Frères et sœurs,

Nos lectures[1] de ce matin nous proposent le dernier repas du Christ, la Sainte Cène selon notre expression.

Au départ ce devait être un repas de fête entre amis, pour célébrer la Pâque juive, Pessah, le saut, associée à la consommation de pain azyme pour commémorer le départ à la hâte du peuple hébreu, faisant ses bagages sans laisser au pain le temps de lever, pour fuir l’Egypte, tandis que la mort sautait par-dessus leurs maisons protégées par le sang de l’agneau répandu au-dessus de leurs portes.

Sans le savoir, par cette fête les juifs étaient déjà dans l’annonce prophétique du Messie : la libération de la servitude, la protection de la mort par le sang de l’agneau.


Tous traîtres ?

Le repas de fête commence dans la bonne humeur, la joie de se retrouver ensemble autour du Maître et puis soudain Jésus plombe l’ambiance : Que vient-il de dire ? (v.18).

Stupéfaction chez les 12 : chacun regarde son voisin : sera-ce lui, sera-ce moi ?

Et chacun, qui demandait il n’y a pas si longtemps quel est le plus grand d’entre eux, est renvoyé à l’écart qu’il peut y avoir entre dire et faire : moi qui me prétends son ami, pourrais-je le trahir ?.

Et cela nous oblige à un peu d’introspection : Nous sommes les uns et les autres des gens « bien sous tous rapports », et néanmoins ne sommes-nous pas tous un peu traitres : nous ne méprisons pas les gens différents de nous, nous ne sommes pas racistes, nous n’insultons personne, nous ne sommes pas violents, mais nous ne faisons pas ce que nous proclamons chaque dimanche.

Et il nous faut accepter cela, car c’est le propre de notre condition humaine, dont Pierre est le « modèle ». Que dit-il, au verset 29 ? :

Quand même il me faudrait mourir avec toi, je ne te renierai point. Et tous disaient la même chose, répétant cette promesse intenable du peuple hébreu[2], 12 siècles plus tôt.


Judas et Pierre

Pierre est le symbole même de la distance qu’il y a entre le Dire et le Faire, situation dans laquelle nous sommes tous, peu ou prou.

En passant devant une église, regardez son clocher, au-dessus duquel trône un coq, pour nous souvenir de ce que Jésus répondit à Pierre, après sa proclamation de foi, bien éphémère.

Mais Pierre a partagé le pain et le vin avec le Christ et c‘est aussi pour lui que Jésus a dit mangez, ceci est mon corps, buvez, ceci est mon sang et ces paroles sont aussi, ce matin pour nous.

Et puis, il y a Judas, on devrait dire, le mystère Judas :

Pourquoi fallait-il un traître pour que l'œuvre du Christ s'accomplisse ? Les chefs religieux avaient-ils réellement besoin de Judas pour accomplir leur funeste projet ?

Judas est considéré depuis des siècles comme le plus grand criminel de tous les temps. Ce qui nous arrange bien[3]. Mais en réalité, que savons-nous de lui ?

Les Evangiles n'en disent presque rien jusqu'au repas de Béthanie. On sait que son père s'appelait Simon, qu'il était potier et originaire d’un village de Judée, ce qui ferait de lui le seul Judéen[4] parmi les 12, tous les autres étant des Galiléens. C'est Jésus lui-même qui le choisit pour être l'un des douze apôtres, et qui lui confia la bourse de la communauté : c'est-à-dire que Judas fut l'intendant de cette petite troupe de vagabonds, et le premier serviteur du Messie. Du point de vue spirituel, il reçut les mêmes enseignements que ses frères, et en particulier ces 3 annonces de sa Passion par Jésus :

«Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il renonce à lui-même»,

«Si quelqu'un veut être le premier, qu'il soit le dernier de tous et le serviteur de tous».

«Si quelqu'un veut être grand parmi vous, qu'il soit votre serviteur»,[5]

Et pourtant, il conduisit les soldats jusqu'au Maître, il le dénonça par un baiser, et il reçut, pour prix de ses services, trente deniers.

Puis, après la réussite de sa trahison, il rend l’argent, et va se pendre.

Alors on peut se poser la question : Judas a-t-il agi librement ou a-t-il été embarqué malgré lui dans une mission qui l’a dépassé : accomplir sans le savoir le plan de Dieu : trahir Jésus, afin que les écritures s'accomplissent, faisant de lui l’artisan de cet accomplissement, ce qui expliquerait son geste final.[6]

Quoi qu’il en soit, Judas a partagé le pain et le vin avec le Christ et c‘est aussi pour lui que Jésus a dit mangez, ceci est mon corps, buvez, ceci est mon sang et c’est aussi, ce matin pour nous.

Ainsi Judas a trahi Jésus, et Pierre l'a renié. Tous les deux étaient perdus. Judas s'est pendu, il a choisi la mort. Pierre s'est repenti, il a choisi la vie.[7]


Le signe du Pardon

La présence de Pierre et de Judas lorsque Jésus, après avoir rendu grâces[8] (v.22), rompt le pain et donne la coupe est le signe fondamental du sens de ce repas :

La table de la Sainte Cène (ou du repas eucharistique), est une table ouverte, ce qui amène à quelques remarques :

* Dans ma jeunesse, je voyais de nombreuses personnes ne pas participer à la Sainte Cène parce qu’elles ne s’en jugeaient pas dignes. Or la participation de Pierre et Judas nous démontre exactement le contraire : au moins j’en suis digne, au plus j’ai besoin de participer à ce repas pour vivre concrètement ce signe du don de la grâce, du pardon de mes péchés par le don du corps et du sang de Jésus Christ.

Il est donc assez cohérent que ce repas se situe, dans l’ordre de notre culte, après la confession des péchés, l’annonce du pardon, la proclamation de la Parole qui nous redit chaque dimanche la fidélité de Dieu et son amour absolu pour l’Humanité. Ce repas est un aboutissement.

Faire entrer Christ en moi à travers ce pain et ce vin est Le chemin de la rédemption. Ce qui se passe entre moi et le Seigneur à ce moment-là est de l’ordre de l’intime, de même pour ce qui se passera après : à savoir l’impact que cette « communion » avec le Seigneur aura sur la transformation de ma vie.

Ce qui se passe réellement autour de la table sainte relève du mystère dont le Saint Esprit est l’acteur principal.


La nouvelle alliance

Lorsque Jésus présente la coupe aux disciples, il dit : voici le sang de la nouvelle alliance.

Alliance : c’est un pacte, un contrat entre deux parties, mais pas n’importe quel contrat, celui-là est du solide, on parle de sceller une alliance. C’est du solide fait pour durer car il y a en jeu un projet commun, un chemin de vie à parcourir ensemble, Jésus et chacun de nous.

Et cela nous renvoie au premier texte de nos lectures, dans l’Exode où se scelle la première alliance entre Dieu et le Peuple hébreu, qui s’engage, un peu à la légère : Tout ce que l’Eternel ordonnera, nous le ferons (v.3), engagement qu’il réitère au v.7. Alors Moïse répand le sang de l’agneau sur le Peuple, sang de l'alliance que l'Éternel a faite avec vous (v.8)

Mais, le jour même probablement, le peuple a transgressé cette alliance et n’a cessé, comme Judas, d’en porter la culpabilité, voyant en Dieu un juge plutôt qu’un sauveur, jusqu’au point ultime de cette culpabilité, la déportation à Babylone, vécue comme une expiation, la punition infligée par Dieu à son Peuple infidèle.

Jésus reprend le fil de cette histoire, mais annonce une nouvelle alliance, par son sang, répandu pour la multitude. L’expiation a eu lieu une fois pour toutes, au Golgotha. Dorénavant, comme dit Luther : là où le péché abondera, la grâce surabondera.

En participant à la Sainte Cène, nous renouvelons cette alliance entre Jésus le Christ et l’Humanité toute entière dont nous sommes un petit maillon.


Conclusion

C’est pourquoi, contrairement à la conception de Zwingli[9], la Cène n’est pas uniquement un geste de mémoire[10]

Il y a bel et bien une alliance verticale entre le Christ et nous, dont le fruit est le lien horizontal entre les humains[11]. Après avoir partagé ce pain et ce vin, chanté un cantique en nous tenant par la main, comment ne pas discerner en l’autre un frère, une sœur en humanité. Un frère, une sœur, dont nous sommes redevables devant le Seigneur. On ne ressort pas indemne de ce partage autour de la table sainte.


Si nous comprenons un peu ce qui se passe dans ce repas, la cène, c'est le combat de l’amour de Dieu en Jésus Christ et de la volonté de l'homme (avec tout ce qu'elle a de résistance et de désobéissance), qui se termine par la réconciliation autour du pain et du vin, du Pain de vie et du Vin de la nouvelle alliance.


La Cène, l’eucharistie, est offerte à tous, à tous les Pierre et Judas que nous sommes. On ne la mérite pas. Elle est le signe de l’amour inconditionnel de Dieu pour l’Humanité.


Amen,


François PUJOL


[1] Communes aux catholiques et aux protestants, dans le cadre de la lecture de »la Bible en 6 ans ».

[2] Voir la lecture d’Exode 24

[3] Pendant qu’on parle de lui, on ne parle pas de nous !

[4] Ce qui a donné lieu à diverses hypothèses, celle aujourd’hui rejetée que Judas était un zélote, et celle d’un conflit intérieur entre l’enseignement de Jésus et celui du Sanhédrin, conflit qu’il pensait régler par un grand débat, une controverse, une disputatio dont sortirait la vérité. Mais les évènements ont évolué autrement, son suicide en serait la conséquence.

[5] Respectivement dans Marc 8, 34-38, Marc 9,35-37, Marc 10,42-45

[6] Un « évangile de Judas », apocryphe, datant du 2° siècle, écrit en copte, tentant tardivement de le réhabiliter.

[7] Ce qui nous renvoie au fameux verset de deutéronome 30 : J’ai mis devant toi la vie et la mort, choisis la vie afin que tu vives.

[8] en grec ancien, « rendre grâces » se dit « eukharistía »

[9] Réformateur zurichois opposé à Luther sur la doctrine de la Sainte-Cène et la présence réelle du Christ dans l’eucharistie

[10] Voir Luc 22,19 : le seul à ajouter « faites ceci en mémoire de moi »

[11] Le théologien suisse Karl Barth parlait d’une théologie de la machine à coudre, qui ne fonctionne bien qu’avec ces deux mouvements simultanés : vertical et horizontal.