Prédications Protestantes dans les Alpes du Sud

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DIMANCHE 29 Septembre 2019

Culte à Trescléoux (05700)


Lectures du Jour : 

Amos 6,1-7

Luc 16,19-31

1 Timothée 6,11-21





« La résurrection ne sert à rien »

 

Le texte que nous venons de lire est une sorte de parabole, propre à l’évangile de Luc, qui envisage la possibilité qu’un homme, décédé et monté au ciel, revienne sur terre, c’est-à-dire ressuscite, pour informer les vivants des risques qu’ils prennent à ne pas suivre la loi de Moïse. Et dans ce cas, la résurrection proposée est inutile.

Ma réaction première est de généraliser : la résurrection ne sert à rien ! Bien sûr, ma manière de dire les choses est un peu plus radicale que ce que le texte dit, mais l’enseignement final de cette histoire n’est pas autre chose que ce constat : la résurrection ne sert à rien. Je ne dis pas que la résurrection ne devrait plus être au cœur de la foi chrétienne ou qu’elle ne constituerait pas un élément majeur de la prédication chrétienne. Je veux dire que ce texte nous demande de ne pas faire de la résurrection quelque chose d’utilitaire. La résurrection ne sert à rien en ce sens qu’elle ne doit pas être utilisée pour obtenir quelque chose. Cela peut se dire de trois manières différentes :

La résurrection s’adresse à des personnes. Ce sont des êtres qui sont ressuscités dans les récits bibliques. Et la première raison pour laquelle la résurrection ne doit servir à rien, c’est qu’un ressuscité ne doit pas être utilisé comme voudrait le faire l’homme riche dans l’histoire. Un ressuscité, ce n’est pas un animal de foire que l’on pourrait exposer. Et la résurrection, ce n’est pas fait pour prouver quoi que ce soit. Ce n’est pas fait pour prouver la puissance de Dieu sinon cela signifierait, par exemple, que Dieu a laissé mourir Jésus pour mieux le ressusciter ensuite et prouver de quoi il est vraiment capable. Cela signifierait que Jésus n’était qu’un jouet dans les mains de Dieu, au mieux un argument pour apporter la démonstration irréfutable que Dieu domine tout, y compris la mort. Mais Dieu ne joue pas avec le vivant, il n’en fait pas un objet dont il dispose selon ses besoins. Dieu n’utilise pas les êtres humains pour asseoir sa domination. La résurrection ne sert pas à cela, sinon cela reviendrait à utiliser les êtres pour autre chose que leur vie, cela reviendrait à les utiliser comme des objets. La demande de l’homme riche est rejetée car il veut utiliser un ressuscité pour convertir ses frères or les hommes, d’autant plus quand ils sont ressuscités, ne sont pas des objets télécommandés dont on se sert à son gré.

 

Le spectaculaire ne convertit pas les cœurs

La deuxième raison pour laquelle la résurrection ne sert à rien, c’est que ce qui est spectaculaire n’a pas d’effet profond sur l’homme. Oui, les miracles, les choses extraordinaires impressionnent sur le coup ; cela frappe la conscience et l’imagination, cela bouscule, cela fait réfléchir, mais cela n’a pas d’effet durable. Quand on voit la quantité de miracles accomplis par Jésus et le petit nombre de personnes qui se rendront à son tombeau, au jour de Pâques, pour vérifier qu’il est bien ressuscité comme annoncé, on mesure à quel point ce qui est spectaculaire ne sert à rien. C’est ce qui est répondu à l’homme riche : même si quelqu’un ressuscitait d’entre les morts, ses frères ne se laisseraient pas persuader. Est-ce que les disciples qui ont vu le tombeau vide, qui ont entendu les témoins de la résurrection de Pâques, sont devenus de fervents croyants ? En fait, pas du tout. Les deux disciples qui se rendent au village d’Emmaüs sont dans la plus profonde tristesse qui soit, alors qu’ils ont entendu parler de la résurrection et qu’ils marchent en compagnie du ressuscité lui-même ! La résurrection ne prouve rien, un ressuscité ne prouve rien ; la résurrection ne sert à rien car ce qui est spectaculaire reste toujours à la surface des êtres. Ce qui est spectaculaire est d’abord superficiel. Il est rare que ce qui est spectaculaire touche le cœur des hommes et les convertisse à de meilleurs sentiments dans la durée.

 

Il n’y a pas une connaissance supplémentaire dans l’au-delà

La troisième raison pour laquelle la résurrection ne sert à rien, c’est qu’il n’y a pas une connaissance qui serait spécifique à l’au-delà. Il n’y a pas de supplément de savoir dont les ressuscités seraient en possession. Comme il est répondu à l’homme riche qui grille dans l’Enfer, les hommes ont déjà tout ce qu’il faut en leur possession ; ils ont Moïse et les prophètes, c’est-à-dire la Torah et les livres prophétiques qui forment l’Ancien Testament. Un ressuscité n’apporterait rien de plus. D’ailleurs, le ressuscité qui chemine avec les deux disciples vers le village d’Emmaüs, ne fait rien d’autre que de reprendre Moïse et les prophètes pour qu’ils y voient plus clair (Lc 24/27ss.). Il ne leur parle pas de son expérience dans le séjour des morts, il ne leur parle pas de ce qu’est l’au-delà, de ce qu’on y fait, de ce qu’on y ressent. La résurrection ne sert à rien car elle n’apporte pas un savoir supplémentaire qui nous manquerait, à nous, pauvres terriens, si éloignés des réalités de l’au-delà.

Et pour cause… c’est qu’il n’est pas réellement question d’un au-delà dans la perspective de l’Evangile. Ce qui intéresse l’Evangile, c’est notre actualité. En effet, il ne faudrait pas prendre ce récit au pied de la lettre. Il s’agit d’un conte qui commence à la manière de tous les contes par « il était une fois ». Et pas plus que nous ne sommes dupes du merveilleux qui enveloppe les contes, nous ne devons être dupes du merveilleux qui accompagne cet enseignement. Nous le constatons par le fait que les deux personnages qui meurent sont bien vivants dans la suite du récit ; l’Enfer, le séjour des morts, n’est qu’un artifice littéraire pour parler du présent. La première partie du texte raconte ce que tout le monde peut voir à l’œil nu. La suite révèle ce que les yeux de la foi peuvent observer. Ce conte, intégré à l’évangile de Luc et à elle seulement, agit donc comme un révélateur de notre présent qui nous permet d’aller au-delà de la surface des choses.

 

La charité nous rend plus humain

Ce qui nous est révélé c’est qu’il y a un homme dans lequel nous pouvons d’autant plus facilement nous reconnaître qu’il est anonyme, contrairement à ce misérable qui a été jeté à sa porte et qui s’appelle Lazare. Lazare, c’est Eléazar en hébreu, littéralement  le «Secours de Dieu». Lazare dont on dira un peu plus loin qu’il est dans le sein d’Abraham, comme le disciple bien aimé sera contre le sein de Jésus lors du dernier repas de Jésus avec ses disciples (Jn 13/23). Lazare, c’est la figure du disciple bien-aimé, c’est la figure du divin qui est accueilli par l’homme, c’est la figure de Dieu parmi les hommes. Ainsi, Lazare, le «Secours de Dieu», se tient à la porte d’un homme qui mène une vie qualifiée de joyeuse et brillante, qui s’étale dans la pompe du luxe ostentatoire. Il se tient à la porte d’un homme et celui-ci ne lui ouvre pas la porte. Lazare, ne peut donc pas entrer, prendre la cène (le repas) avec lui et réciproquement. Le « Secours de Dieu » se tient donc à la porte d’un homme qui se contente de son luxe, de son train de vie, de ses moyens. Et l’évangéliste nous explique que cet homme brûle son existence qui est en train de s’assécher, de se réduire à une peau de chagrin éternel. Sa vie se dessèche à un tel point qu’il en viendra un jour à en être réduit à quémander ne serait-ce qu’un doigt humide plongé dans l’eau (en grec : « baptisé dans l’eau ») pour rafraîchir sa langue

Ce récit de Luc ne vise nullement à stigmatiser l’homme riche et à encenser le misérable. Il n’est ni question d’encourager le châtiment pour les riches ni d’encourager la misère. Les deux personnages ne sont pas symétriques. L’un nous représente à chaque fois que nous nous fermons à la vie que Dieu nous propose, à chaque fois que nous nous en tenons à nos propres capacités, à notre propre mesure d’une vie réussie, à nos propres titres de gloire. L’autre, Lazare, représente Dieu à l’œuvre dans notre histoire. Dieu est misérable, il est pauvre, il ne peut forcer la porte de notre vie, il ne peut s’imposer à nous. Dieu est en guenilles, Dieu est blessé, ulcéré, mais il est là, présent, disponible pour nous.

Quel est donc ce Dieu misérable et sans gloire ? C’est le Dieu qui parle à mon cœur, ai-je envie de dire. C’est le Dieu qui vient rendre à l’humanité une vie autrement plus humaine que celle que nous menons le plus clair de notre existence. Non, Dieu n’a aucune superbe, il n’est pas spectaculaire et, ce faisant, il est en mesure de nous faire le plus grand bien.

Oui, s’occuper des pauvres a un effet extrêmement bénéfique sur nous. La charité, l’amour du prochain, nous soigne de notre orgueil, de notre sentiment illusoire de supériorité, de notre suffisance. La charité nous relie à d’autres que nous-mêmes et nous met donc en lien avec plus grand que nous-mêmes. L’égoïsme, ce n’est pas seulement mépriser ceux qui sont autour de nous, c’est se mépriser soi-même car c’est refuser pour soi-même d’élargir l’espace de sa tente, d’élargir son horizon de vie.

Prendre soin des pauvres hères qui peuplent notre monde est extrêmement bénéfique pour nous, à la condition qu’il n’y ait pas de perspective utilitaire sous-jacente. Les autres ne sont pas à notre disposition, contrairement à ce que pense l’homme riche de l’histoire. Les autres ne sont pas là pour qu’on se serve d’eux à sa guise. Les autres ne sont pas des objets de consommation pour améliorer notre condition de vie. Prendre soin de l’autre c’est effectivement une manière d’enrichir notre existence, à la condition que l’autre soit respecté en tant que personne à part entière, à la condition que la charité relève de la gratuité. Au fond, ce que nous enseigne cette histoire, c’est que le dépassement de soi passe par l’autre.

 

Amen

 

Jean-Jacques VEILLET[1]





[1] D’après la prédication du pasteur James Woody, le dimanche 3 avril 2011 à l'Oratoire du Louvre.