Prédications Protestantes dans les Alpes du Sud

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Dimanche 4 Août 2019

Orpierre (05)

Lectures du Jour :

Ecclésiaste 1,2 et 2,21-23 (Voir sous ces références, méditations des 4 Aout 2013 et 31 Juillet 2016)

Luc 12, 13-21 (voir également sous cet référence, méditation du 1er Aout 2010)

Colossiens 3,1-11 (voir également méditation sous cette référence, le 31/07/2016)





Les vraies richesses


Chers frères et sœurs,

 

Ce matin, il est clair que les deux textes, de l’Ecclésiaste et de Luc, se répondent l’un l’autre.

Vanité, tout est vanité et poursuite du vent, cette phrase que l’ecclésiaste répète tout au long des 12 chapitres de ce livre, semble faire écho à cette courte lecture de Luc :

* Tout d’abord cet homme anonyme qui interpelle Jésus, dont l’homme reconnait l’autorité[1], mais Jésus refuse d’entrer dans ce conflit dont il ne connaît ni les tenants ni les aboutissants, alors que ces questions d’héritage sont très bien codifiées dans l’A.T.[2] et qu’un juge pourrait très bien arbitrer ce conflit.

Cet homme est-il réellement spolié par son frère ou trouve-t-il tout simplement que le partage ne lui profite pas assez ?

Et Jésus renvoie l’homme réfléchir à cette sentence : Attention ! Gardez-vous de toute avidité ; ce n’est pas du fait qu’un homme est riche qu’il a sa vie garantie par ses biens. (v.15).

Jésus, n’est pas venu pour juger, donc condamner les uns au profit des autres, les pauvres contre les riches[3], pour que les uns puissent dire Jésus est avec nous, contre vous, Bien sûr que non, et Jésus ne se laisse pas piéger et fait à l’homme une réponse sans appel : Qui m'a établi pour être votre juge, ou pour faire vos partages ?

Jésus n’est pas venu pour condamner les uns ou les autres, il est venu pour nous libérer tous, nous affranchir tous, selon l’expression de Paul, nous sauver de ce vieil homme qui nous conduit droit dans le mur, tant il est obsédé par des préoccupations matérielles, mettant Dieu sur l’étagère des souvenirs lointains.

C’est l’humanité toute entière qui intéresse Jésus, ce n’est pas un clan contre l’autre, comme semblait le supposer le frère spolié, et Jésus, pour se faire bien comprendre raconte à la foule cette histoire que l’on nomme la parabole du riche insensé, pour que cet homme s’interroge lui aussi, sur cette question cruciale : Si Jésus lui avait rendu justice, qu’aurait-il fait de cette moitié d’héritage retrouvée ?

Et les vraies fausses victimes d’héritages familiaux, qui encombrent les tribunaux que font-elles après avoir obtenu justice ?

* C’est alors que Jésus enchaîne avec cette courte parabole (6 versets) :

Cet homme a fait de bonnes récoltes. C’est sûrement un bon gestionnaire, un bon technicien, ce qui explique ces bonnes récoltes, mais le v.16 précise la terre avait bien rapporté. La première erreur de notre homme est d’avoir oublié que dans son bilan positif, la terre est également intervenue. Tous ne dépend pas de lui seul, mais également d’une intervention extérieure, qui lui échappe et dont il ne tient aucunement compte.

On ne verra nulle part dans les Evangiles et pas plus dans ce passage, Jésus condamner la richesse en elle-même, car l’enjeu n’est pas là.

Cet homme était prudent et avisé, de se constituer un stock de céréales pour parer à une mauvaise année[4], il est également légitime de penser à la transmission de son entreprise à ses enfants et de la maintenir, pour cela, en bon état de marche. Dans ces deux exemples, l’accroissement de richesse ou simplement la prospérité ne sont que des moyens sur lesquels il n’y a rien à redire. Une fois cet objectif atteint, on peut passer à autre chose, se fixer d’autres objectifs.

Or si Dieu interpelle notre homme et le traite d’insensé, c’est que justement notre homme a perdu le sens, le moyen est devenu la fin, la prudence est devenue folie, l’homme oublie les raisons pour lesquelles il engrangeait, il ne voit plus que lui-même, il ne se parle plus qu’à lui-même, il boira, fera bombance (v.19), seul.

Sans le savoir, il accomplit l’oracle du prophète Esaïe : Malheur à vous qui ajoutez maison après maison, qui joignez champ après champ, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus d'espace, car bientôt vous habiterez seuls au milieu du pays ! (Esaïe 5, v.8)

Aujourd’hui, il n’y a plus qu’à des dinosaures comme nous que l’image des greniers, des silos à céréales est parlante.

Pour nos contemporains, il conviendrait mieux de parler « d’épargne de précaution », mais les enjeux sont les mêmes : où placer le curseur ? À quel niveau placer cette épargne de précaution ? Au plafond du livret A ? Au double, au triple, entrainés dans une multiplication sans fin ?

Et se repose à nous la même question : que dois-je faire pour ne pas perdre le sens ? Pour ne pas être moi aussi un insensé ?

Et l’Ecclésiaste[5] nous rappelle le caractère éphémère de tout ce que le monde peut offrir, et le caractère vain de ces biens terrestres si l’on ne considère pas qu’ils sont aussi un don de Dieu. Donner un autre sens, c’est-à-dire une autre direction à notre vie, par la recherche de ce qui est juste, bon, équitable, au bon moment, au bon endroit, ni plus ni moins, voilà une vie placée sous le regard de Dieu.

L’autre sens, c’est considérer que les richesses créées, la prospérité acquise, nous en sommes redevables et que cela nous impose un retour vers nos frères dont  nous sommes aussi redevables devant Dieu.

Luther avait très bien discerné, à travers cette parabole, que notre travail, notre activité professionnelle, pouvait être aussi une manière de glorifier Dieu, à la place qui nous a été assignée, c’est-à-dire ici et maintenant au cœur du monde (et de ses dangers).


Et dans sa traduction du N.T., Luther emploiera le même mot Beruf[6] pour désigner à la fois notre vocation et notre métier, indiquant ainsi que notre vocation de servir Dieu se prolonge dans le métier que nous exerçons.

Cette idée a fortement imprégné le développement de l’activité économique à partir de la Réforme, non seulement en Allemagne mais aussi dans les monarchies luthériennes scandinaves ainsi qu’en Suisse[7].

Notre métier se transforme en une tache voulue par Dieu, lui donnant ainsi une valeur à ses yeux, quel que soit ce métier. C’est à travers lui que nous pouvons vivre d'une manière agréable à Dieu, et non pas en nous retranchant du monde par exemple dans la contemplation monastique[8], mais en accomplissant dans ce monde notre devoir à la place que Dieu nous a assignée.

 

Notre salut étant assuré par notre Foi en Jésus Christ et en sa mission rédemptrice, et non pas par nos propres œuvres, nous pouvons donc nous consacrer en toute quiétude à l’accomplissement de notre tâche, qui est aussi notre vocation, libérés du souci de vérifier que notre prospérité serait le signe de notre fidélité à Dieu[9].


Bien sûr, il est exclu de transformer les richesses produites ou l’aisance acquise, en démonstrations de luxe ostensibles, non, tout doit rester dans la modestie, la discrétion, la retenue, ce qui conduira à la réputation d’austérité des protestants[10].

C’est dans cette conviction de Luther, dont découle cette ascèse apparente[11] et cette relation particulière au travail, que Max Weber[12] trouve les origines du capitalisme, ce qui est un peu paradoxal, mais un capitalisme particulier, loin des raids boursiers et des spéculations hasardeuses, auquel on a donné le nom de « capitalisme rhénan », fondé aujourd’hui encore, sur des entreprises familiales, attachées à leur territoire, ayant des politiques d’investissement à long terme, des banques à taille régionale réinvestissant l’épargne locale sur le territoire lui-même, un partenariat entre syndicats patronaux et salariaux qui joue un rôle de régulateur soucieux de l’intérêt collectif sans intervention de l'État, enfin un système de protection sociale développé très tôt, dès la fin du 19° siècle, par Bismarck[13], figure emblématique de la protection sociale, contre les risques maladie, les accidents du travail, la vieillesse et l’invalidité, dont bénéficie encore aujourd’hui l’Alsace sous le nom de « droit local ».

L’idée de « Bien Commun » n’est jamais très éloignée de ce comportement qui contient un sentiment d'appartenance à un tout supérieur à la somme de ses composantes car il englobe une part de cette transcendance que nous nommons Dieu.


Vous voyez jusqu’où peuvent mener ces réflexions inspirées par cette parabole du riche insensé, et quelle voie il aurait pu prendre s’il n’avait perdu le sens.


Contrairement au riche insensé, nous n’aurons rien à craindre la nuit où notre vie nous sera redemandée (v.20), car nous savons bien que notre richesse n’est pas dans ces biens matériels, dans nos avoirs, mais dans ce que nous aurons été, donc dans notre être.


Pourrons-nous faire nôtre cette réflexion de Victor Hugo : Chose étrange, ce que nous aurons donné, c’est seulement cela qui nous restera et que nous emporterons avec nous.

 

Avant de conclure, je voudrais avoir une pensée émue pour l’homme le plus riche de France (105 milliards d’€), dont l’objectif est dorénavant de devenir l’homme le plus riche du monde.

La barre est un peu haute. Aura-t-il assez des jours qui lui restent pour atteindre ce but ? On pourrait utilement lui rappeler que les linceuls n’ont pas de poche, lui relire le verset 20 : insensé cette nuit même on te redemandera ta vie et ces sentences de l’Ecclésiaste : même la nuit son cœur est sans repos, cela aussi est vanité et poursuite du vent (v.23)

 

Et pour conclure je voudrais vous dire que pour nous, Vivre, c'est s'enrichir auprès de Dieu. C'est engranger dans nos greniers les seules richesses que nous n'aurons pas, un jour, à laisser derrière nous, parce qu'elles nous suivront jusque dans l’Éternité. Nos vraies richesses, c’est un peu plus de foi, un peu plus d'espérance, un peu plus d’amour du prochain.


Cherchez d’abord… (Matthieu 6, 33)

 

Amen !

 

François PUJOL


[1] V. 13 : « Maître dis à mon frère »

[2] Voir Deutéronome 21, 15-17 et Nombres 27, 1-11 et 36, 7-9)

[3] Et pourtant tout l’évangile de Luc est traversé par cette idée d’une « option préférentielle de Dieu pour les pauvres ».

[4] On appelait cela le « stock de soudure » pour attendre la nouvelle récolte.

[5] Certaines traductions le nomment « le prédicateur »

[6] Que l’on peut aussi traduire par « Besogne », ce qui nous correspond bien : nous sommes des besogneux.

[7] Sous l’influence de Calvin et Zwingli

[8] N’oublions pas que Luther lui-même était moine avant d’être excommunié.

[9] Selon la « théologie de la prospérité », très présente en Amérique Latine (Brésil) et en Afrique (RDC), avec toutes les dérives néfastes qu’elle contient.

[10] Dans laquelle ils ne se retrouvent pas

[11] A comprendre dans le sens d’une privation volontaire de biens et de jouissances matérielles, et non pas comme une démarche de recherche de pureté, étrangère au protestantisme.

[12] (1864-1920) Considéré comme le fondateur de la sociologie moderne, auteur en 1905 de l’ouvrage de référence : «L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme »

[13] Bien qu’il ait très mauvaise réputation en France, il a donné son nom à ce système de protection universelle (système Bismarckien), par opposition au système anglo-saxon  (système Beveridgien)


Amen !


François PUJOL