Prédications Protestantes dans les Alpes du Sud

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DIMANCHE 28 JUILLET 2019

Culte à Trescléoux (05700)


Lectures du Jour :

Psaume 138

LUC 11, 1-13

Genèse 18, 20-32 (Voir sous cette référence, méditation du 25 Juillet 2010)

Colossiens 2, 11-14

 


Apprendre à prier

 

On a l’habitude de prier en paroisse, chaque dimanche ou pour nos grandes fêtes, à Noël à Pâques, ou pour des cérémonies particulières, avec des textes élaborés, connus, répétés. Chez les juifs il y avait aussi les prières du shabbat, de la Pâque, de la Pentecôte, évoquant l’histoire du peuple juif, prières auxquelles étaient habitués les disciples de Jésus. Et cela explique qu’ils s’étonnent de sa spontanéité quand ils le voient prier « à l’écart », à l’occasion, là où il se trouve, sans se contenter des litanies traditionnelles, formules toutes faites répétées à l’envi depuis des siècles.

Nous-mêmes chrétiens ne redisons nous pas le Notre Père mot à mot chaque dimanche au culte, simplement pour être ensemble ? Pour dire quelque chose ensemble ? Nous sommes pourtant assurés de notre repas de midi, nous sommes sans conflit particulier avec nos voisins, nous sommes au calme dans notre conscience, or à travers Luc, Jésus veut visiblement entrer ici dans nos questions les plus exigeantes et actuelles, quotidiennes, et cela dès l’interpellation première : « Père » qui écarte les mots liturgiques  « Seigneur » et « Roi », équivoques dans le contexte politique de l’époque et même « Dieu » tout aussi incertain au regard de tous les dieux adorés à cette époque sur la place publique.

Car cette interpellation peut être celle de tout être humain : faire commencer cette prière par « Père », crée un lien propre, unique, qui vibre en nous lorsque nous la disons. En la transmettant ainsi sans ajout, Luc qui est un païen grec pour qui tout est neuf dans le christianisme, qui ne partage donc pas tout l’héritage de la tradition juive, Luc veut se distinguer de cette tradition, portée par l’ évangéliste Matthieu, pour qui la prière commence par « Notre Père qui est aux cieux ». Par souci de répondre à chacun en parlant à tous, sa prière est plus universelle que celle de Matthieu, sans référence religieuse préalable.

A part cela, les versions du « Notre Père » de Luc et de Matthieu sont très semblables: Le «Notre Père” met en perspective notre relation à Dieu et au monde par la phrase qui suit : « que ton nom soit sanctifié » – « que ton règne vienne », développée chez Matthieu par « que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ». Le « Notre Père » nous situe ensuite dans notre attitude personnelle vis à vis de Dieu comme vis à vis des hommes: « Donne nous chaque jour le pain nécessaire » – « pardonne-nous, comme nous pardonnons » … Mais il manque une dimension tout aussi essentielle de la prière, comprise comme le relai du cri des hommes qui monte par notre prière vers Dieu, ce que nous appelons l’intercession, même si on essayait de la résumer dans la dernière demande « délivre nous du mal » !.

 

C’est précisément de cela qu’il est question dans la parabole de l’ami importun, que Luc n’a surement pas placée par hasard à la suite. Je vous propose de la lire à un double niveau, car elle est fondée sur deux jeux d’amitié chacun donnant une dimension particulière à cette parabole.

 

Il y a d’abord deux “amis”. Volontairement Jésus emploie le même mot pour les deux hommes qui habitent la même ville, et aussi pour le troisième, ami du premier, arrivé de voyage en pleine nuit. Il y a donc, d’abord, deux amis, concitoyens. Leurs relations sont telles qu’ils peuvent compter l’un sur l’autre. Il n’y a qu’à un ami que vous puissiez faire le coup de le réveiller en pleine nuit pour lui demander du pain. Et cette amitié là suppose une grande confiance réciproque, une grande intimité. Je crois que nous pouvons concevoir ce modèle de relation comme l’image de la relation entre Jésus et son Père, et c’est cette intimité qui nous permet de comprendre ce qui rend possible notre intercession. Jésus nous a fait entrer dans cette intimité qu’il a avec le Père et qui seule nous permet de nous imaginer comme le voyageur qui en pleine nuit vient frapper à sa porte. Sans cette intimité créée, offerte, par le Christ qui a donné sa vie pour nous, nous serions sans secours, sans espérance. Il sera pour nous l’ami importun qui porte notre prière jusqu’au Père. Comme il le dit dans l’Evangile de Jean « Je ferai tout ce que vous demanderez en mon nom, afin que le Fils manifeste la gloire du Père » (Jean 14, 13).

 

Mais il me semble qu’il y a une autre lecture possible, concernant cette autre relation, celle qui met toute notre parabole en mouvement. Sans laquelle cette intimité dont je viens de parler resterait égoïste, confinée, ecclésiale … je veux parler de celui qui vient frapper à notre porte en pleine nuit. Cet « ami » voyageur de la parabole nous renvoie à celles et ceux que leur voyage conduit jusque chez nous. Blessés du voyage, fatigués de la route, affamés du monde, écorchés de la vie. Nous les connaissons bien, nous les entendons et les voyons. Ils partagent notre humanité. Ils sont là à notre porte. Et nous sommes, ou avons à devenir ces amis importuns qui quelques soient les circonstances, comme en pleine nuit, vont frapper à la porte de leur ami pour chercher du pain.

 

Et nous voici avec ces deux interprétations, riches de cette double amitié

.

La parabole et son commentaire final. “Demandez et l’on vous donnera” nous incitent à ne pas laisser dormir cette richesse de relations.

 

Le mot “richesse” que je viens d’employer est probablement ambigu. Car précisément c’est la pauvreté de l’ami qui accueille le voyageur qui fait de lui le bon intercesseur. Il n’y a pas de vraie prière d’intercession pour celui qui ne se sent pas désarmé et impuissant devant les besoins des hommes. C’est lorsque je reconnais mon incapacité à soulager la souffrance, à apaiser la soif des hommes, à apporter la paix; c’est alors que ma prière se fait vraie et concrète. C’est alors que je me tourne vers Dieu, portant dans mon cœur cet appel des hommes et le relayant vers Dieu. C’est alors seulement que je suis à mon tour en vraie solidarité avec eux devant Dieu, les mains ouvertes pour recevoir les trois pains de son amour, de sa justice et de sa paix. C’est alors seulement que je peux être pour eux témoin de ce Dieu qui veut être leur Dieu.

 

C’est pourquoi je veux lire cette parabole à la lumière du Christ, intercesseur. Sa prière pour le monde de la souffrance et de la pauvreté, de la maladie et de la solitude, dont il s’est approché, sa prière est faite tout autant de compassion que de demande d’exaucement.

Jésus s’est d’abord approché des victimes de ce monde pour en partager le sort. Il n’a pas pris de décrets, ni édicté de lois, aussi nécessaires soient-ils. Il a pris la route avec les sans-logis, il a rejoint les lépreux dans leur isolement, il a pris la main des possédés et, du sein même de cette solidarité vécue, il a fait monter vers Dieu sa prière d’exaucement. Il a pris sur lui la souffrance du monde et, du sein même de son agonie, il a fait monter vers son Père sa prière de fils importun, demandant l’impossible grâce: “Père, pardonne-leur”

 

Car la prière d’intercession, notre texte nous le rappelle, n’est pas l’expression de besoins matériels – même si elle en prend le langage et la forme – mais elle veut se faire le canal du don de l’Esprit. Seul l’Esprit de Dieu, répandu en réponse à l’appel des hommes, leur donnera de sortir durablement de la faim qui les tenaille et de trouver la paix dans leurs souffrances. L’intercession est un combat spirituel. Contre le péché de ce monde qui vit éloigné de son Dieu et doit recevoir de Lui l’Esprit qui fait vivre. Mais elle est surtout mon combat spirituel, celui par lequel je me fais pauvre devant Dieu. J’accepte de n’avoir pas en mains toutes les solutions pour guérir, soulager, apaiser; mais je demande à Dieu qu’il se serve de moi pour guérir, soulager, apaiser, en son nom.

 

“Quel Père parmi vous si son fils lui demande du pain lui donnera une pierre? … A plus forte raison le Père céleste donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent!” L’Esprit Saint, ce n’est pas une puissance mystérieuse. C’est ce qui nous ouvre à l’écoute de la volonté de Dieu pour ce monde, c’est ce qui nous permet de recevoir du Christ son enseignement, c’est ce qui nous donne de cesser de nous préoccuper de nous-mêmes pour être totalement tournés vers ceux que Dieu place sur notre chemin. L’Esprit Saint, c’est ce qui nous donne chaque jour de renaitre à une vie nouvelle avec le Christ.

 

 Père, donnes-nous ton Esprit !

 

Amen !

 

Jean Jacques Veillet