Prédications Protestantes dans les Alpes du Sud

Cliquez ici pour modifier le sous-titre

Dimanche 25 octobre 2009

Culte à GAP (05000)

 

Lectures du Jour :

 Jonas 3,1-10 (Voir également méditation du 22/01/2012)

Marc 1,14-20

1 Corinthiens 7, 29-31


 

Peut-être ?...

 

Cet adverbe est le mot clé de ce récit.

« Qui sait ? Dieu changera peut-être d'avis. Il abandonnera sa colère contre nous et nous ne mourrons pas». Parole étonnante dans la bouche du roi de Ninive, ce "peut-être" tremblant d'un espoir insensé. Elle fait écho à cet appel du prophète Joël: "Revenez vers le Seigneur votre Dieu. Qui sait ? Il regrettera peut-être sa décision et vous fera encore du bien." Joël, dans cette prophétie, reprenait un autre peut-être, qui exprimant plus fortement encore, l’espoir tenace de Dieu lui-même : lorsqu'il commande à Jérémie de récapituler les oracles de malheur prononcés sur le peuple de Juda tout au long de son ministère, il dit : les gens de Juda vont peut-être finir par comprendre que je vais leur envoyer le malheur. Alors chacun va peut-être abandonner sa conduite mauvaise, et je pourrai leur pardonner leurs fautes et leurs péchés". Et Jérémie veut y croire, confiant à Baruch: « Alors ils se mettront peut-être à prier le Seigneur avec force, et chacun abandonnera peut-être sa conduite mauvaise »[1]. On ne peut mieux souligner que, dans la Bible, les annonces de malheur sont proclamées non comme un décret irrévocable de Dieu, mais pour provoquer une repentance qui fera heureusement mentir la prophétie, en suscitant le changement de projet chez Dieu lui-même. Peut-être ?

 

On le sait, dans le cas de Jérémie ou d’Ézéchiel annonçant la ruine de Jérusalem, un tel espoir ne s'est pas réalisé, la ruine s'est abattue sur le peuple de Dieu impénitent, sourd aux menaces de ses prophètes. Mais selon notre récit, cet espoir improbable s'est réalisé dans le cas de Ninive[2], la grande cité païenne : Le terrible message de Jonas a eu une efficacité immédiate et extraordinaire, alors qu'il n'est même pas dit que le prophète assortissait l'annonce de la destruction de Ninive d'un appel à la repentance ! "Encore quarante jours, et Ninive sera détruite !" Cela semblait un arrêt de mort inéluctable. Ce sont les auditeurs, le peuple de Ninive, qui ont pris au sérieux la menace, comme une parole venant du Dieu de Jonas, qu'ils n'ont pas mise en doute. Ils l'ont comprise comme un appel à changer de comportement. Tous, du plus petit jusqu’au plus grand, leur roi en tête, ont donné les signes de la plus totale contrition. Et le tremblant "peut-être" du roi a reçu une réponse stupéfiante. Dieu a effectivement changé d'avis  et renoncé au mal qu'il avait parlé de leur faire. Ainsi s'est accomplie pour la païenne Ninive la parole de Dieu à Jérémie:

" Quelquefois, au sujet d’un peuple ou d'un royaume, je parle d'arracher, d'abattre et de détruire. Mais si ce peuple abandonne le mal que j'ai condamné, alors je change d'avis au sujet du mal que je voulais lui faire".

La conversion du Peuple, a entraîné la conversion de Dieu.

Avouons-le, Une telle conversion collective et instantanée de toute une population païenne nous parait totalement invraisemblable, Il n'y a aucune trace historique d'un tel événement, qui n'aurait pas dû passer inaperçu ! C'est ici qu'il faut se laisser éclairer par la critique littéraire. Elle nous dit que le petit livret de Jonas n'est en rien un récit historique. C'est une sorte de "conte" théologique et didactique, un pamphlet caricatural et plein d'humour (on le sent surtout dans les autres chapitres.) La littérature juive en offre bien des exemples.

Son caractère de pamphlet éclate lorsqu'au début du ch.4, on voit Jonas, loin de se réjouir des fruits merveilleux de sa prédication prend très mal le renoncement de Dieu au châtiment de ces païens, et élève une prière de protestation inattendue :

Ah ! Seigneur, je le savais bien quand j'étais encore dans mon pays, tu es plein de tendresse et de pitié, patient, plein d'amour, et tu regrettes tes menaces: Maintenant, Seigneur, laisse-moi mourir. Oui, je préfère la mort à la vie" Le prophète donne maintenant la raison de sa fuite vers Tarsis, lors du premier appel de Dieu à prêcher contre Ninive : il connaissait l’incompréhensible bienveillance d'un Dieu prêt à faire miséricorde, dans les termes de la déclaration de Dieu à Moïse, reprise par Joël et par plusieurs psaumes. Si Dieu se mettait à exercer sa miséricorde envers ces horribles gens de Ninive, de quoi aurais-je l'air en ayant annoncé une destruction qui n'aura pas lieu ? D'après ce propos, on doit supposer que lorsque Dieu lui a réitéré sa mission, après les mésaventures que vous savez, Jonas a obéi en étant persuadé que Dieu était bien décidé à punir Ninive. Il voit donc d'un œil jaloux que Dieu ait exaucé la prière des Ninivites, ces païens !

Il est très probable que ce pamphlet visait à stigmatiser l'étroitesse d'esprit d'un certain judaïsme d'après l'exil, persuadé d'être l'unique objet de l'élection divine, et ne voulant avoir aucun contact avec les autres nations idolâtres et impures. L'auteur de notre livret s'inscrit en faux contre ce particularisme outrancier. Il proclame que Dieu accorde sa grâce à quiconque se repent, même à Ninive, la cité arrogante et pécheresse par excellence. C'est une magnifique leçon d'universalisme.

La leçon de ce chapitre que je veux surtout retenir, c'est que, dans la révélation biblique, les oracles de malheur n'énoncent jamais une fatalité. Ils espèrent provoquer la conversion de ceux à qui ils s'adressent, et ainsi faire écarter la catastrophe annoncée. Il n'y a pas de fatalité. L'homme et la société peuvent s’amender, comme Dieu lui-même a la liberté de changer ses projets, de changer la malédiction en bénédiction.

Ceci me conduit à risquer une actualisation de ce constat, en transposant l'histoire de Jonas au niveau planétaire de notre siècle. Ninive était, aux temps bibliques, le symbole d'une puissance impérialiste, d'une société arrogante, mais asservie à ses idoles, comme il en existe encore dans notre monde. Et des prophètes, il en existe aussi.

Devant l'avenir inquiétant de l'humanité, devant les sombres nuages qui assombrissent l'horizon, nous connaissons des prophètes rassurants, qui tentent de nous persuader que finalement les choses s'arrangent toujours : les crises les plus graves dans l'histoire de l'humanité ont toujours été surmontées. Faisons confiance à la sagesse des hommes ! Mais il y a le message contraire de bien des "prophètes de malheur", sûrement plus lucides que les premiers. Économistes, philosophes, scientifiques, écologistes ont beaucoup de raisons de nous avertir des périls croissants qui menacent notre civilisation si fière de ses progrès techniques.

Edgar Morin, sociologue bien connu, a naguère publié dans "le Monde" un point de vue intitulé Vers l’abîme, dont les premières lignes donnent le ton :

« Le progrès scientifique a permis la production et la prolifération d'armes de mort massive, nucléaires, chimiques et biologiques. Le progrès technique et industriel a provoqué un processus de détérioration de la biosphère, et le cercle vicieux entre croissance et dégradation écologique s'amplifie. La mondialisation du marché économique, sans régulation externe ni véritable autorégulation, a créé des nouveaux îlots de richesse, mais aussi des zones croissantes de pauvreté; elle a suscité et suscitera des crises en chaîne et son expansion se poursuit sous la menace d'un chaos auquel elle contribue puissamment. ».

 

Je pense que les hommes lucides qui nous annoncent de probables catastrophes ne le font pas pour le plaisir de jouer les Cassandre. Ils le font avec le fragile espoir que "peut-être" leurs avertissement seront pris au sérieux, et que les peuples et leurs dirigeants accepteront de changer leurs comportements mortifères,,

« Le pire n’est pas toujours sûr » écrit Stanley Hoffmann à la fin d’un article similaire[3] sur « la triste fin du monde ».

 

Revenons un instant à l'histoire des Ninivites, dans notre récit,-C'est la population de la ville menacée qui la première a réagi à la prophétie de Jonas et pris le deuil avec ostentation. Le roi n'a fait que suivre, en apprenant la nouvelle. Alors il s'en est ému et a officialisé par décret la nécessité pour tous, lui le premier, d'abandonner leur mauvaise conduite et de renoncer à la violence.

Il est clair que dans notre monde organisé, ce sont les pouvoirs publics, les responsables des nations, les dirigeants des grandes multinationales, qui ont le pouvoir de prendre des mesures efficaces pour changer le cours des choses Mais soyons sûrs qu'ils ne le feront pas sans la pression de l’opinion publique

Aujourd'hui, commence à poindre une prise de conscience mondiale de cette nécessité d'un changement radical des comportements à l'échelle de la planète à sauvegarder. Alors, si modeste que soit notre place et notre influence, il nous faut être de ceux qui contribuent à ce changement des mentalités, dans le sens de la justice , du souci des plus démunis, de la recherche de solutions pacifiques, du respect de l'environnement, et peut-être surtout du refus de la suprématie de l'argent, cette idole que Jésus appelait Mammon, et qui est comme un Moloch moderne, à qui l'on sacrifie les petits.


Mais revenons pour finir à l’Évangile du jour. Sans infirmer ce que je viens de dire, il nous invite à opérer un vrai renversement de perspective :(Marc 1, 14-15) :

« Un jour, Jean est mis en prison. Alors Jésus va en Galilée. Il annonce la bonne nouvelle de Dieu et il dit: Le temps est accompli, et le Règne de Dieu s'est approché. Changez de comportement et croyez à la bonne nouvelle ».

Comme au temps des prophètes, la nécessité de changer de comportement demeure la même, mais la motivation a changé. Ce n'est plus la peur des catastrophes, mais l'espérance du Royaume de Dieu qui doit nous animer. A cause du message de Jésus, nous croyons encore davantage qu'il n'y a pas de fatalité, que l'histoire du monde a un sens et va vers l'accomplissement que le Seigneur prépare, lui qui aime tous les hommes et ne veut pas que le méchant meure, mais qu'il se convertisse et qu'il vive ! Mais l’attente du Royaume, l’attente d'un monde réconcilié dans l'amour ne peut nous laisser passifs, elle nous invite à sans cesse nous convertir pour en témoigner et en préparer l'avènement.

 

Amen !

 

Charles L’Eplattenier


[1] Le peut-être du roi rejoint le peut-être de Dieu, sans le savoir.

[2] A propos du livre de Jonas, on s’intéresse en général à sa relation avec Dieu, à sa fuite, à sa prière dans le ventre du grand poisson, à son indignation lorsque sa prophétie ne se réalise pas. Mais souvent, on oublie le récit du point de vue des Ninivites, relaté au chapitre 3.

[3] Dans « French politics and society », Eté 1993