Prédications Protestantes dans les Alpes du Sud

Cliquez ici pour modifier le sous-titre

J.L. ROSTAN : "Ma vie ne m'est point précieuse"

John Wesley (1703-1791)

Charles Cook (1787-1858)


La biographie de Jean-Louis ROSTAN est présentée avec l'aimable autorisation de son auteur, le pasteur Jean-Louis PRUNIER, pasteur retraité de l'EPUdF (son dernier poste à l'église locale de Vabre-Brassac-Viane-Lacaune), auteur d’une thèse de doctorat de théologie en 2018, sur « Le méthodisme français (1791-1940). Étude socio-historique du méthodisme wesleyen présent dans l’espace francophone européen et africain », une somme de 950 pages.

Jean-Louis PRUNIER est également l'auteur de l'ouvrage "Le Réveil dans les Cévennes Viganaises" aux éditions Ampelos (http://editionsampelos.com/).

Il est l'actuel président de la Société d’Études du Méthodisme Français. (https://methodismefrancais.wordpress.com/). IL est également président de la
Société d'Histoire du Protestantisme Tarnais.



                                                          * * * * * *


ROSTAN Jean-Louis (1807 Vars – 1859 Lisieux)

 

Jean-Louis Rostan est l’un des pasteurs méthodistes les plus remarquables de la période missionnaire du méthodisme wesleyen en France (de 1818 à 1852). Tout d’abord parce que c’est l’un des rares français de souche à avoir fait carrière dans cette Société devenue Église en 1852. Ensuite, par le caractère même de son ministère, extrêmement actif, particulièrement zélé. Il nous a été très difficile de le suivre tout au long de ses pérégrinations, car il a été dans presque toutes les stations méthodistes de la première moitié du XIXe siècle.

Il est né le 8 janvier 1807 à Saint-Marcellin, un minuscule hameau de la commune de Vars, dans le Queyras. Issu d’une famille paysanne de tradition huguenote, il est très tôt le berger du petit troupeau de la famille. Son adolescence est difficile, dissipée, avec un fort penchant suicidaire. Mais il a la chance de devenir le disciple de Félix Neff. En effet, le prédicateur évangéliste genevois arrive à Vars le 19 janvier 1824 pour n’en repartir, épuisé et malade, qu’au début du mois de mai 1827 (il meurt dans sa patrie le 12 avril 1829). Au printemps de 1825, Rostan assiste à un réveil à Dormillouse. Il devient l’élève de la petite école créée par Neff pendant l’hiver 1825-1826 dans le même petit village isolé. L’hiver suivant, c’est lui qui remplace Neff en tant que maître de l’école. Et, en 1827, il hérite naturellement de l’ensemble du ministère évangélique de Neff dans les Hautes-Alpes. Il faut pourtant pour cela qu’il fasse quelques études de théologie. Il part donc à Montauban en novembre 1827, mais l’année qu’il y passe dans la célèbre Faculté est un échec, dû au manque d’argent et à l’insuffisance de ses connaissances de base. Il rentre donc dans ses montagnes dès l’été 1828, pour y reprendre malgré tout son ministère. Il est secondé à partir du mois d’août par celui qui a succédé à Neff dans les Hautes Vallées, le pasteur réformé Ehrmann. Pendant les deux hivers qui suivent, comme maître de l’école de Dormillouse, il assiste à un autre réveil, dans le Queyras et la vallée de Freyssinières.

A partir de 1830, Jean-Louis Rostan s’improvise colporteur. Comme tel, il arpente toute sa région et, de 1831 à 1832, le Dauphiné et la Provence. Au commencement de 1832, il rencontre sur le marché de Pertuis le pasteur méthodiste Henri de Jersey, alors en poste à Lourmarin. Ce dernier discerne immédiatement en Rostan un bon prédicateur. Ils se lient et font ensemble une visite des Vallées Vaudoises, où ils se heurtent à une vive opposition contre eux, qui font partie de ceux que l’on appelle alors les mômiers. Jersey propose à Rostan d’entrer dans le ministère méthodiste et, le 23 janvier 1833, Rostan accepte d’occuper un poste temporaire en Languedoc.

Jean-Louis Rostan quitte les Alpes le 5 février 1833, pour commencer la deuxième étape de sa vie. Il s’installe à Congénies et travaille avec Jean Renier, Charles Cook et Jean Lelièvre. Rostan date sa conversion du 3 mai 1833, mais cet homme de foi aura de nombreuses périodes dépressives durant toute sa carrière. Au début de l’été 1833, il provoque un beau réveil à Vauvert et en Vistrenque. Il parcourt les Cévennes par deux fois et fait un bref voyage dans les Hautes-Alpes à la fin de la même année. En avril de l’année suivante, il passe ses examens devant ses pairs, à Paris, où il est reçu et recommandé à la Conférence britannique, tutrice du méthodisme missionnaire en France. Il séjourne à Ganges pendant les mois d’août et de septembre, et demande à être envoyé pour les six mois d’hiver dans son pays natal, car le climat y est trop rude pour un pasteur non habitué. La Conférence britannique le lui accorde et il y retourne désormais régulièrement tous les hivers (sauf un) jusqu’en 1840.

Mais revenons à Vauvert, en mars 1835, où se développe d’avril (Pâques) jusqu’à fin mai une très grave persécution contre les pasteurs méthodistes, qui a deux causes essentielles : la construction de la toute nouvelle chapelle, inaugurée en mai, et la prédication véhémente et hostile du pasteur de l’Église réformée. Rostan n’est pas la seule victime : les prédicateurs Hocart, Berrus, le vieux pasteur réformé Marzials, et même Charles Cook subissent les avanies d’une foule surexcitée et agressive. Cette agitation se termine fin mai à la suite d’un procès. Mais, alors que Rostan est à Tornac depuis juillet 1835, une nouvelle persécution s’enflamme contre lui à Mialet et à Lézan, causée, cette fois, par le Maire de Mialet. Cette opposition violente s’étend d’octobre à novembre 1835, jusqu’à ce que Rostan parte le 12 novembre passer l’hiver dans les Alpes. Il est de retour en mars 1836 en Vaunage, où il vend les traités édités par la toute jeune Société de Publication Évangélique. En septembre, il doit subir une troisième opposition dont l’épicentre est à Saint-Jean-du Gard, et où les protestants et les catholiques se liguent contre lui, en le traitant de morave et de capélan. Il repart dans les Alpes pour l’hiver et revient à Congénies de juillet à septembre 1837. Durant ces trois mois, Rostan est confronté à une quatrième et dernière opposition, intentée contre lui par le pasteur réformé de Junas. L’hiver 1837-1838 se passe, comme d’habitude, dans les Hautes-Alpes. Rostan retrouve la Vaunage en avril 1838, après avoir subi à Paris ses derniers examens pour son admission définitive au ministère. Il est consacré à Nîmes par Charles Cook le 23 août 1838. La Conférence britannique de 1838 le place à Bourdeaux, où il passe l’hiver. Pendant l’été de 1839, il évangélise Establet. Il s’installe, à la demande de la Conférence, à Codognan en septembre 1839, avant de partir, pour la cinquième et dernière fois, passer l’hiver parmi ses chers Alpins. Au long de l’année 1840, Rostan va dans les Îles de la Manche, puis remplace le pasteur Lucas à Paris durant le mois de juillet. Il reste à Codognan, malade, lors de l’hiver 1840-1841, et s’installe à Anduze au printemps.                   

À partir de 1841, la trajectoire de Rostan devient plus aisée à suivre. De 1841 à 1843, il travaille à Lausanne, puis de 1843 à 1845, à Aigle dans le Canton de Vaud. La période est difficile pour un pasteur méthodiste, car la Suisse Romande était alors confrontée à de graves désordres politico-religieux. Rostan fait un pittoresque tableau de l’état des Églises vaudoises à son arrivée :

« L’Église Nationale n’a plus ni confession de foi, ni discipline. Les Églises dissidentes semblent marcher à grands pas vers leur dissolution. Les unes se sont unies aux plymouthiens, les autres à l’Église nationale. Les plymouthiens, cette comète étrangère qui traîne après elle le désordre et l’anarchie, semblent envoyés comme un fléau de Dieu [...] Les irvingiens ont aussi leurs disciples. Les Lardonistes (qui ont essayé de marcher sur le lac) ont également leurs adeptes[1]. »

À Aigle, Rostan doit se battre contre « les trois grands diables qui sont là pour retenir les âmes : la pipe, le vin, les femmes[2]. » Il est au côté de Charles Cook lorsque celui-ci perd son épouse, Julie Cook, en mai 1844.

 La Conférence de 1844 le place à Paris, en remplacement de son collègue Hocart qui est très fatigué. Ce poste le change beaucoup, par sa dissémination, des concentrations protestantes du Midi. Comment provoquer un réveil parmi des fidèles éparpillés dans toute la capitale ? Rostan se marie avec une londonienne, Marie Brisco, dans la chapelle de la rue Royale, le mardi 2 décembre 1845. Il assiste, en août 1846, aux grandes assemblées de Londres qui se continuent plus tard par la création de l’Alliance Évangélique. Son premier enfant, Hélène-Marie, naît le 6 mars 1847. Les événements du printemps 1848 le surprennent à Paris. Il n’est pas opposé à l'instauration de la République, mais il constate néanmoins une diminution très nette du nombre de ses fidèles, et une plus grande agressivité de la part des catholiques. Pendant toute cette période parisienne, Rostan édite deux brochures : Le péché irrémissible, édité en 1845, et La bonne voie déblayée. Il obtient de la Conférence britannique de 1849 l’autorisation de quitter Paris, et il est envoyé à Congénies.

    C’est la cinquième phase de sa vie aventureuse. Rostan, sa femme et ses deux enfants (Hélène-Marie et Félix) arrivent à Congénies en octobre 1849. Le pasteur y trouve une œuvre en déclin, et s’en plaint : où sont les réveils d’antan ? Il travaille beaucoup, comme toujours, mais trouve le temps d’écrire quatre brochures : Le baptême des enfants (1850), Essai sur les classes ou réunions d’expérience chrétienne (1851), Un parallèle mal compris (c’est une étude exégétique) et La défense de manger du sang (jamais publié). Rostan a le bonheur d’assister à un beau réveil au Vigan et à Anduze en 1850.

Il convient maintenant de parler de la prédication de Rostan : elle est très longue, plus d’une heure parfois, parsemée d’exemples très concrets, et pleine d’humour. Comme on lui avait demandé de s’améliorer, il dit dans une lettre postée à Congénies : « Je ne prêche plus qu’une demi-heure à la fois ! Je parle moins vite, sauf quand je suis trop animé, et je crie moins fort ![3]. »  

La Conférence britannique de 1851 laisse Rostan à Congénies et maintient Philippe Neel dans les Hautes-Alpes, malgré la très mauvaise santé de sa femme qui ne supporte pas le climat. Rostan se porte volontaire pour échanger son poste avec celui de Neel, ce que la Conférence accepte. A la fin novembre 1851, Rostan et sa famille s’installent donc à Guillestre, dans des conditions d’inconfort total.

En juin 1852, notre pasteur participe, à Paris, à la préparation de la future Conférence française, indépendante de la tutelle de la Conférence britannique.  Celle-ci, réunie à Nîmes le 6 septembre 1852, le nomme Président du District du Midi qui regroupe quatre Circuits : Vaunage, Cévennes, Drôme, et Alpes. Mais, lors du voyage de retour, Rostan fait partie des rescapés d’un accident de chemin de fer, à la sortie de Nîmes. Il rentre à Guillestre très commotionné et prend un mois et demi de repos forcé. Voici maintenant en une longue citation le fragment d’une lettre envoyée par Rostan le 13 janvier 1953 à Cook. Cette lettre décrit, mieux que toute autre, les conditions de travail d’un pasteur méthodiste dans les Hautes-Alpes, et cette description peut expliquer à elle seule la difficulté de recruter des volontaires pour ce poste :

« Vous connaissez la partie des Hautes-Alpes qui fut jadis le champ de travail du bienheureux Félix Neff ; vous la connaissez par les relations que vous en avez lues, par les récits que l’on vous en a faits et notamment par les visites que vous y avez faites en divers temps. Je ne vous parlerai donc pas de la profonde pauvreté de ses habitants et de nos coreligionnaires en particulier, pauvreté due en grande partie à la position géographique du sol qui les voit naître, pâtir, prier et mourir. Je ne vous parlerai pas de ce pain de seigle, suspendu dans la grange depuis douze ou treize mois, sec comme de l’amadou, dur et cassant comme du verre, noir et acide, cuit, faute de bois, avec de la bouse de vache et un peu de tourbe. Je ne vous parlerai pas de ces écuries humides, obscures, malpropres et malsaines, dans lesquelles couchent côte à côte, toute leur vie durant, les hommes et les bêtes, et qui servent tout à la fois aux vaches, aux ânes, aux brebis, aux pourceaux, aux poules, pour manger, boire et dormir, et aux rachetés de Christ, auxquels elles tiennent lieu de cuisine, de salle à manger, de salon, de chambre à coucher, de salle d’école et de chapelle, et tout cela à cause du froid et du manque de bois. Je ne vous parlerai pas de ces poules qui joignent leur chant à celui des louanges du Seigneur, de cet âne qui brait à tue-tête pendant que le pasteur prie ou prêche et le force au silence, de ces vaches qui vous assourdissent pendant le culte par le bruit de leurs clochettes. Tout cela vous est connu.

Je ne vous parlerai pas non plus, cher frère, de la simplicité patriarcale de la généralité de nos protestants de ces contrées, de la piété profonde, sincère, éclairée de plusieurs d’entre eux, de leur attachement à l’Évangile, de leur amour pour ceux qui le leur annoncent, de leurs dons en faveur des païens, dons qui, par leur nature, indiquent chez leurs auteurs une grande pauvreté selon le monde et une grande richesse selon Dieu : tels sont par exemple, une poignée de chanvre donnée par une veuve en guenilles, ou quelques œufs déposés par une main inconnue sur le tronc des pauvres au sortir du temple. Cela vous est aussi connu.

Mais je vous parlerai de quelques besoins religieux vivement sentis, auxquels il faudrait répondre par des secours efficaces pour diminuer un peu les souffrances et les privations de toute espèce des serviteurs de Dieu, surtout pour sauver de l’ignorance et du papisme l’avenir de notre protestantisme évangélique dans ces hautes montagnes. Au nombre de ces besoins, je mentionnerai les suivants : secours pour écoles, logements de pasteurs, lieux de culte[4]. »

Dans la suite de cette lettre, Rostan analyse chacun des besoins et la liste en est décourageante. En 1853 il n’y a encore ni presbytère ni chapelle (et à Guillestre cela serait bien nécessaire). D’autre part les écoles sont en danger d’être récupérées par les catholiques. La situation n’est donc pas brillante et les besoins sont immenses.

Rostan participe à la mission méthodiste en Corse pendant le mois de décembre 1853. Rentré dans les Hautes Alpes, il fait des tournées, particulièrement dans les Vallées Vaudoises, jusqu’en 1854. Le choléra fait alors son apparition en 1854 dans les hautes vallées alpines, ce qui donne beaucoup de travail au pasteur.

    En 1855 Rostan quitte Guillestre pour ne plus y revenir, car la Conférence l’envoie à Jersey, pour son avant-dernier poste. Il y travaille avec trois autres pasteurs, et provoque un réveil pendant l’hiver 1855-1856, éteint presque aussitôt. A l’automne 1857, le choléra frappe les îles et il en est atteint. Il en réchappe, mais ne s’en remet pas. Pendant cette période insulaire, Rostan écrit pour ses catéchumènes : Le fil conducteur, ou courte analyse de l’Épître aux Romains. Mais il se sent très malade et demande à la Conférence de 1858 de le placer à Lisieux. La cité normande est son dernier poste. Il y subit une grave crise pendant l’hiver 1858-1859, obligeant plusieurs prédicateurs parisiens à lui venir en aide. Rostan trouve encore la force de voyager jusqu’à Paris, pour la Conférence de 1859, et prêche devant ses collègues, le 15 juin. Puis il rentre à Lisieux plus malade que jamais, et y meurt, en présence de son ami James Hocart, le 25 juillet 1859.


Bibliographie :

Lelièvre Matthieu, Vie de Jean-louis Rostan, l’élève de Félix Neff, Paris, Librairie Évangélique, 1865. (https://books.google.fr/books?id=77tRgEGzqakC&printsec=frontcover#v=onepage&q&f=false)

Actes de la Conférence de 1860, Notice nécrologique.

Lettres de La Correspondance fraternelle des pasteurs méthodistes


[1]. Matthieu Lelièvre, Vie de Jean-Louis Rostan, Paris, Librairie Évangélique, 1865, p. 328

[2]. Ibidem. p. 354.

[3]. Ibidem. p. 487-488.

[4]. Ibidem. p. 498-499.