Prédications Protestantes dans les Alpes du Sud

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DIMANCHE 02 Septembre 2018 – 

 Culte à TRESCLEOUX (05700)


Lectures du Jour :

Deutéronome 4, 1-8, 

Marc 7, 1-23, 

Jacques 1, 19-27



Où sont la veuve et l’orphelin ?


Frères et sœurs,


Je vous propose ce matin de méditer sur l’extrait de la lettre de Jacques qui nous est proposé, chap.1, 19 à 27.

Cette lettre, comme toutes les autres sont destinées à leurs contemporain du 1er Siècle. Elles n’ont plus rien à nous dire penseront certains. A les lire attentivement c’est tout le contraire, et c’est ce qui en fait des lettres universelles. C’est d’ailleurs le nom qu’on leur donne, à ces petites lettres de la fin du N.T.[1], car à l’inverse de celles de Paul, qui sont destinées soit à des communautés bien précises, soit à des disciples (les lettres pastorales[2]), ces petites lettres sont destinées à l’ensemble des communautés chrétiennes. Celles d’hier et celles d’aujourd’hui. C’est une universalité géographique mais aussi temporelle qui les fait nous parler aujourd’hui.


Mais tout d’abord, parlons de Jacques :

* Le Jacques dont les évangiles parlent le plus, c’est le frère de Jean, l’ainé des fils de Zébédée[3], l’un des 12, appelé aussi Jacques le Majeur. Il aurait[4] évangélisé l’Espagne où il serait resté 4 années. Ceci n’est pas avéré, mais il est certain qu’il y eut une forte émigration juive vers l’Espagne à laquelle Jacques et ses disciples purent se mêler. (Cette forte présence juive fut d’ailleurs jugée néfaste par les rois catholiques qui les expulsèrent en même temps que les arabo-musulmans en 1492). Il aurait été décapité entre 41 et 44.

* Parmi les 12, il y a aussi Jacques le fils d’Alphée, surnommé Jacques le mineur, que l’on retrouve dans différents passages des Evangiles synoptiques et dans les Actes des Apôtres, mais dont on ne sait pas grand-chose d’autre,

* Et puis Jacques le Juste, frère de Jésus. Cette proche parenté lui a donné une autorité auprès des premiers disciples, et il est devenu le fondateur et l’organisateur de l’Eglise chrétienne de Jérusalem. Il mourut lapidé en 62.

Jacques est un juif, et c’est en juif qu’il s’adresse aux juifs convertis qui formeront ces premières communautés judéo-chrétiennes.


Païens et juifs

A l’inverse de Paul, qui s’adressait le plus souvent à des païens convertis donc tout neufs sur le pan religieux et spirituel, Jacques[5] s’adresse à des chrétiens façonnés par plusieurs siècles de tradition juive, c’est pourquoi il insiste sur le rôle de la Loi pour les chrétiens, mais pas n’importe quelle Loi, une Loi de liberté (v.25).


Loi et Liberté

La Loi, c’est le décalogue, ces 10 commandements donnés par Dieu, un Code Civil parfait, garantissant à toute communauté, société, collectivité une vie harmonieuse et paisible. Commandements que l’on retrouve dans toutes les lois, et codes du « bien vivre ensemble », des sociétés démocratiques.

Mais pour chacun de ces commandements, en matière d’harmonie et de vie paisible vous reconnaitrez que c’est raté, car les humains ont oublié que sans l’amour réciproque des uns pour les autres, une loi, même divine peut rester lettre morte.

Et ceci est déjà précisé dans le Lévitique[6] et repris par Jésus, qui nous donne un commandement nouveau[7], qui rendra la Loi totalement opérante, ce qu’il confirme lorsqu’il déclare « je suis venu accomplir la Loi et non l’abolir ».

Mais Jacques s’adresse à des chrétiens imprégnés non pas des 10 commandements, mais des 613 prescriptions et commandements[8] développés par la tradition orale juive puis rabbinique à partir d’interprétations du Deutéronome.

Il était alors facile pour ces juifs d’imaginer Dieu en juge distant et froid, les prenant chaque jour en flagrant délit de transgression, d’où la nécessité de faire pénitence par cette grande fête annuelle du Grand pardon, le Yom Kippour, pouvant durer jusqu’à 40 jours.

La Loi de liberté, c’est la Loi qu’Esaïe résumait ainsi : Observez ce qui est droit, et pratiquez ce qui est juste » (Esaïe 56:1), ou résumée en un seul commandement par les prophètes Amos : Cherchez moi, et vous vivrez » (Amos 5:4), et Habacuc : « Le juste vivra par sa foi. » (Hab. 2:4), Loi et liberté étant réunies dans cette synthèse faite par Saint Augustin « Aime dieu et fais ce que voudras ».

On peut brocarder ces juifs devenus chrétiens, mais nous-mêmes, interrogeons-nous un instant : Quelles traditions ou habitudes serions-nous prêts à abandonner pour faire un pas, par exemple vers un peu plus d’œcuménisme, y compris un œcuménisme interne à nos communautés protestantes.


L'entre-soi

Mais Jacques a un autre sujet de préoccupation : le cloisonnement des communautés, cloisonnement religieux[9], mais surtout social.

Chaque groupe social reste entre soi, ce n’est pas nouveau et ça continue, rappelez-vous cette formule devenue célèbre d’un 1er ministre, sur la France d’en haut et la France d’en bas.

Et Jacques développe un thème très présent également chez Luc, l’opposition entre riches et pauvres, et surtout, ce qui peut transparaître dans leurs écrits, l’option préférentielle de Dieu pour les pauvres, théorisée dans les années 60 à travers la théologie de la libération, ce qui conduisit de nombreux prêtres, évêques, cardinaux d’Amérique latine[10] à soutenir les mouvements révolutionnaires de peuples en colère. Et 50 ans plus tard que constate-t-on ? Par exemple, le Venezuela, disposant pourtant des plus importantes réserves pétrolières du monde est au bord de la catastrophe économique et sociale, qui n’aboutira qu’à une nouvelle vague de violence, avec d’un côté un pouvoir devenu dictature et un peuple de plus en plus en colère. Mais les raisins de la colère[11] sont des raisins amers :

Les riches sont toujours plus riches, les pauvres sont toujours plus pauvres, ici comme un peu partout dans le monde.

Mais Dieu ne choisit pas les riches contre les pauvres, il choisit la justice contre l’injustice. Nulle part on ne trouvera dans la Bible une condamnation de la richesse en elle-même. En revanche, ce qu’elle condamne, c’est cette collusion entre puissance et richesse, au profit de ceux qui détiennent le pouvoir[12].

Et Jacques nous interpelle, dans ce contexte toujours actuel où celles et ceux qui n’ont aucun pouvoir, pas même celui de faire entendre leur voix, se révoltent du gaspillage des riches, alors que ces mêmes riches, inquiets des cris des affamés utilisent la force des puissants pour conserver leurs privilèges.

Et nous vivons ce paradoxe, que plus une société (ou un individu) est dans l’aisance, voire dans l’opulence, plus elle se referme sur elle-même, préoccupée de la satisfaction inextinguible de son superflu, alors qu’étant « à l’abri du besoin », elle aurait au contraire tout pour être plus ouverte.

Et c’est ainsi que 15% de la population de la planète contrôle 85% de ses richesses.

Nous sommes devant cette équation : Le monde ne changera pas tant qu’il n’y aura pas partage, mais sans ce partage c’est l’avenir de l’humanité elle-même qui est en jeu.


Des Eglises militantes ?

Alors Jacques nous rappelle que nous sommes redevables de notre prochain devant Dieu, qui nous dit, comme à Caïn : Qu’as-tu fait de ton frère, ton frère en Humanité ?

Que pouvons-nous répondre ? Que peuvent répondre nos Églises ?

Qui se souciera de ce peuple de l’abîme[13], de ceux qu’on foule aux pieds[14], sinon l’Église, au nom de Jésus Christ ?

Mais aujourd’hui nos églises sont assoupies, marginalisées par des sociétés qui prétendent pouvoir se passer de Dieu.

Alors faut-il attendre nécessairement des périodes de persécution pour qu’elles se réveillent comme elle le fait aujourd’hui au Nicaragua, soutenant le peuple en lutte contre Daniel Ortega, ancien héros de la révolution Sandiniste, devenu aujourd’hui président-dictateur, comme le fit aussi l’Église catholique aux heures sombres de la Pologne, ou les pasteurs protestants en Allemagne de l’Est ?

L’Église, les églises sont le dernier contre-pouvoir pouvant s’élever face à ce que Paul appelait les « forces de domination », lorsqu’elles sont libres, libres de toute allégeance, imprévisibles, n’ayant de compte à rendre à personne d’autre que notre Seigneur et Sauveur, Jésus Christ.


Certes chaque dimanche, nos églises sont remplies (c’est une façon de parler) de gens pieux, honnêtes, accomplissant régulièrement leurs dévotions, contribuant financièrement au fonctionnement de leur communauté, mais Dieu n’a pas besoin de dévots, de religieux, il a besoin, pour exister, de témoins, de témoins qui se soucient de la veuve et de l’orphelin, de leur détresse et qui se gardent des taches du monde. (v.27). De témoins qui proclament le message évangélique, non pas en paroles mais en actes.

Luther se trompait lorsqu’il voyait dans l’épitre de Jacques[15] la promotion du salut par les œuvres, alors qu’il venait de découvrir, à travers l’épitre de Paul aux Romains, le salut par la foi[16]. Certes, Jacques le Juste, chef de l’Eglise de Jérusalem ne serait pas parti en vacances avec Paul, se souvenant de sa présence lors de la lapidation d’Étienne et dont il comprenait mal l’action auprès des païens, convaincu que Jésus était venu d’abord pour le salut des juifs[17].

Jacques ne remettait nullement en cause le salut par la foi, qui était au cœur du message de son frère. Simplement, il disait à ses contemporains : tu as la foi ? Prouve-le !


Ce qu’Albert Schweitzer formulait ainsi : « Je n’agis pas parce que j’ai la foi, mais j’ai la foi parce que j’agis ».


Amen !


François PUJOL



[1] Jacques, Pierre 1 et 2, Jean 1, 2, 3 et Jude (autre frère de Jésus)

[2] A Timothée et Tite

[3] Leur mère étant Marie Salomé, l’une des femmes présentes au pied de la croix et (dit-on) une des Saintes Maries de la mer.

[4] L’absence de références historiques fiables oblige à utiliser le conditionnel

[5] Ou l’un de ses disciples, la question fait débat, vu la tardivité apparente de cette lettre (fin du 1er siècle ?)

[6] 19/18 : ne te venge pas et ne sois pas rancunier à l’égard des fils de ton peuple : c’est ainsi que tu aimeras ton prochain comme toi-même..

[7] « Que vous vous aimiez les uns les autres » Jean 13/34

[8] Les Mitsvot, réparties en 365 « tu ne feras pas », et 248 « tu feras »

[9] Les judéo-chrétiens refusant de partager le repas dominical, les agapes, avec des chrétiens d’origine païenne.

[10] Parmi ses représentants les plus célèbres, on compte les archevêques Helder Camara et Oscar Romero (assassiné en pleine messe au Salvador en 1980) : « la foi ne sépare pas le croyant du monde réel, mais au contraire l'y plonge tout entier. La raison d'être de l'Église est de se solidariser avec les pauvres. Le monde des pauvres nous apprend que la libération arrivera non seulement quand les pauvres seront les destinataires privilégiés des attentions des gouvernements et de l'Église, mais bien quand ils seront les acteurs et les protagonistes de leur propre lutte et de leur libération en démasquant ainsi la dernière racine des faux paternalismes, même ceux de l'Église».

[11] John Steinbeck-1939

[12] Ce que Montesquieu formulera ainsi « Tout homme détenant une parcelle de pouvoir, a la tentation d’en abuser » (De l’esprit des lois – Genève 1748)

[13] Jack London-1905

[14] Victor Hugo – L’année terrible – 1872 (la répression de la Commune de Paris), voir aussi le prophète Amos : « Ainsi parce que vous avez foulé au pied le pauvre, et que vous avez pris de lui le blé en présent, vous avez bâti des maisons, et vous ne les habiterez pas, vous avez planté des vignes, et vous n’en boirez pas le vin » (Am 5, 11).

[15] Que Luther appelait « l’épître de paille », contestant la pertinence de sa présence dans le canon du Nouveau Testament !!

[16] Romains 10, 9 : Si tu confesses de ta bouche le Seigneur Jésus, et si tu crois dans ton cœur que Dieu l'a ressuscité des morts, tu seras sauvé.

[17] S’appuyant sur le dialogue entre Jésus et la femme cananéenne (Matthieu 15,21-28). Voir aussi méditation du 20 Aout 2017, sur le site.