Prédications Protestantes dans les Alpes du Sud

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Dimanche-29 Mars 2020

Trescléoux (05700)

 


Lectures du Jour :

Ézéchiel 33, 7-11 et 7, 12-14

Jean 11, 1-45 (Voir sous cette référence, méditations du  6-avr-14 et du 2-avr-17)

Romains 8, 8-11



 “Les Aveugles” Bruegel l’Ancien (Matthieu 15, 14)



Tu n’es qu’un homme…

 

Frères et sœurs,

Nos lectures de ce matin proposées par le « lectionnaire » œcuménique nous font rencontrer Ézéchiel, l’un des trois grands prophètes de l’ancien testament[1]. Vivant à Jérusalem, il est témoin de la première victoire des Babyloniens sur le royaume de Juda[2] en -597. Il fait partie de la première vague de déportations qui ne concerne que l’élite administrative et sacerdotale: prêtres, scribes, hauts fonctionnaires, membres de la famille royale (y compris le roi Joïakîn) et artisans métallurgistes. Ézéchiel fait partie de cette première déportation, et son ministère commencera quatre ans plus tard en terre d’exil.

Les Babyloniens installent sur le trône Sédécias, qui, mal conseillé, s’appuyant sur une improbable alliance avec l’Égypte, va entrer en révolte ouverte contre les Babyloniens. La riposte de ces derniers sera impitoyable : Jérusalem va être prise une seconde fois en -587. Sédécias est exécuté et une part bien plus importante de la population sera déportée. Le Temple, déjà pillé en -597, est cette fois complètement rasé, de même que les murailles de la ville.

Voilà pour l’histoire. Ce livre d’Ézéchiel, pourrait n’être que cela : un livre d’une histoire lointaine, intéressante certes, mais nous concernant peu.

Mais dès lors qu’elle est lue publiquement, méditée collectivement, elle devient pour nous, Parole de Dieu, Parole de Vie, qui non seulement nous concerne, mais nous implique.

Alors écoutons ce qu’Ézéchiel peut nous dire ce matin :

 

Cet exil en déportation durant 60 ans sera pour le peuple hébreu un traumatisme tel qu’il est encore prégnant aujourd’hui dans sa tradition.

Le peuple est dans un état de sidération totale. Comment cela a-t-il pu se produire, pourquoi ?

Où est notre dieu ? Nos relations avec Lui sont-elles définitivement rompues ?

Le déportés sont d’autant plus atterrés qu’ils ont la conviction que cette déportation est le prix à payer d’une culpabilité, non pas la leur, mais celle de leurs parents[3], ce qu’ils vivent comme une injustice supplémentaire.

Alors dans cet état de désolation mentale où l’espérance du Peuple semble morte (v.9), reviennent inlassablement ces deux questions : Comment ?, Pourquoi ?, comme dans ce poème singulier des lamentations[4].

Et c’est dans ce contexte que Dieu interpelle Ézéchiel, nous interpelle au v.7 : Tu n’es qu’un homme, qu’une femme, nous rappelant notre fragilité, au-delà de la finitude de notre vie, bornée par une naissance et une mort, notre condition humaine est bien celle de créatures.

 

Or c’est une condition que, depuis les origines, l’humanité rejette, s’appuyant sur la « connaissance » qu’elle a volée à Dieu. Sensible à cette petite voix qui lui disait Vous ne mourrez point, mais … vous serez comme des dieux »,[5] elle est entrée depuis, dans une compétition sans issue. Dans un mythe prométhéen[6], la créature n’en finit pas de vouloir devenir elle aussi créateur.

Et depuis le 18° siècle, jusqu’à nos jours, les choses se sont accélérées, la technoscience a atteint un stade tel que l’homme peut se croire affranchi de toutes contraintes, y compris biologiques et naturelles. Cette propension était déjà dénoncée par Jacques ELLUL[7] il y a 50 ans, soulignant que nous vivons désormais dans un système technicien qui s'autoalimente selon sa propre logique. Mais l’homme, tel l'apprenti sorcier, est devenu incapable de maîtriser les découvertes scientifiques et technologiques dont il attendait le Bonheur. L'avenir devient ainsi aussi opaque qu'impensable, et annonce la venue de crises à répétition dues à l'emprise croissante de ce système, de plus en plus complexe et interconnecté.

Dieu nous rappelle que cette voie n’est pas le bon chemin. Emprunter cette voie c’est cela qui constitue « le péché », ce qui va bien au-delà de quelconques fautes morales. Nous ne sommes pas dans le domaine du bien ou du mal, qui ferait de nous des moralisateurs, mais dans celui de la voie empruntée par l’Humanité, voie de la vie ou voie de la mort.

Jusqu’à ce jour, l’évolution de l’humanité ne peut que confirmer cet angle de vue : Les « progrès extraordinaires de la science » cohabitent sans problème apparent avec les scènes d’horreur, les situations de détresse qui sont la honte de l’Humanité[8], cette cohabitation étant facilitée par une retenue et une relativisation nécessaires à la prospérité des affaires.

Et que dire aujourd’hui, en lien avec cette pandémie du Covid 19 ?

Dans un premier temps, les dirigeants, imbus de leurs connaissances acquises sont dans le déni[9], puis ils affirment contrôler, gérer la situation[10].

Puis, constatant que l’on ne maîtrise plus rien, devant la croissance exponentielle[11] du nombre de morts, on est pris de sidération comme le peuple hébreu. La peur devant cette situation que l’on ne maîtrise pas nous fait prendre des décisions aux limites de l’irrationnel, revenir aux méthodes du 18° siècle, au temps du Grand Saint Antoine[12], ou au 19° siècle au temps du Hussard sur le toit[13], avec confinement total sans discernement, déploiement de la gendarmerie[14] et de l’armée. Avec aussi, ce qui apparait comme une constante de la condition humaine dans ces situations de crise : La désignation d’un bouc émissaire[15], la recherche des coupables[16], le vrai visage des humains[17] où le moi d’abord a encore de beaux jours devant lui.

Quelle dérision, si des milliers de vies humaines n’étaient pas en jeu.

Et quelle actualité des versets 9 et 11 : il suffit de changer les expressions l’homme mauvais (v.9), les gens mauvais (v.11), par : les orgueilleux, fiers d’eux-mêmes, les arrogants cyniques[18], et ces écrits vieux de 27 siècles se retrouvent d’une actualité criante.

Mais la fidélité de Dieu ne se dément jamais. S’il interpelle Ézéchiel, c’est pour lui donner une mission : je fais de toi un guetteur, une sentinelle Dieu indique plus précisément le contenu de cette mission : avertis le peuple, avertis « l’homme mauvais », avertis-le car La mort des gens mauvais ne me fait pas plaisir. Ce que je veux, c'est qu'ils changent leurs façons de faire et qu'ils vivent (v.11).

Voilà qui apporte un démenti irréfragable à ceux qui voient en Dieu un juge prompt à la punition. Cette insistance de Dieu à faire de nous des avertisseurs s’inscrit dans son projet de vie pour l’Humanité. Déjà annoncé à Moïse, réitéré à Ézéchiel, il trouvera son aboutissement en Jésus Christ : Ce jeune homme a dit la vérité, il doit être exécuté[19], mais par sa puissance de vie Dieu le ressuscitera.

Dieu va plus loin encore. Ézéchiel, dans un songe, est transporté au milieu d’une vallée d’ossements desséchés, symbole de l’impuissance face à la mort de ceux qui « ne sont que des hommes ».

Mais Dieu, par son souffle de vie, a le pouvoir de refaire un commencement avec ce qui était arrivé à une fin. Cette re-création permet à l’homme de naitre de nouveau, ici et maintenant, avant de revivre, après sa mort biologique dans la présence bienveillante de son créateur.

Nous devons admettre notre incapacité à agir par nos propres moyens, et laisser la place nécessaire à Dieu pour que Lui, agisse. Notre Humanité est-elle accessible à une telle démarche ?

Après cette crise mondiale, planétaire, du Covid-19 (il y a toujours un « après ») notre Humanité se dira-t-elle « on l’a échappé belle » en reprenant sa course au-delà de toute limite, se croyant de nouveau invulnérable, niant sa grande fragilité, conduite par des élites dirigeantes, qui s'auto aveuglent, ou bien, faisant un retour sur elle-même, une conversion, retrouvera-t-elle le chemin de la vie, qui passe par la reconnaissance de sa limite et un retour vers son créateur ?

Elle le fera d’autant plus facilement que nous accomplirons notre mission de guetteurs, de sentinelles, d’avertisseurs, comme Ézéchiel a accompli la sienne, annonçant que Dieu peut faire souffler sur elle son souffle de vie.

Quant à nos Églises, elles doivent reprendre leur rôle d’interpellatrices, distanciées des lieux de pouvoir.

Voilà la mission que Dieu nous confie, nous qui ne sommes « que des hommes », mais en ce 5° dimanche de Carême, où nous nous apprêtons à accompagner Jésus dans son entrée à Jérusalem, nous savons que nous ne sommes pas seuls. Christ est avec nous à chaque instant. Forts de cette conviction, de cette foi, nous pourrons annoncer à nos contemporains ce message divin :

Je vous donnerai un cœur nouveau et je mettrai en vous un esprit nouveau[20].

Telle est notre mission, mais aussi notre responsabilité : N’oublions pas que nous sommes redevables de nos frères devant Notre Seigneur[21].

 

Amen !

 

François PUJOL


[1] Avec Esaïe et Jérémie

[2] La Samarie a été annexée par les Babyloniens depuis l’an -722.

[3] Pourquoi dites-vous ce proverbe: Les pères ont mangé des raisins verts, et les dents des enfants en ont été agacées? Ézéchiel 18/2 et Jérémie 31/29 (Jérémie, contemporain d’Ézéchiel est également un prophète de l’Exil)

[4] Lamentations de Jérémie

[5] Petite voix symbolisée par Satan, dans ce poème de la création (Genèse 3,4)

[6] Prométhée vole le feu sacré à Zeus et le donne aux humains qui deviennent ainsi les égaux des dieux. Il est à l’origine de cette folle tentation de l'Homme de se mesurer aux dieux et ainsi de s'élever au-dessus de sa condition.

[7] J. Ellul (1912-1994), Bordelais, Docteur en droit, professeur, philosophe, résistant (proclamé Juste parmi les nations en 2001), protestant engagé.

[8] Edgar Morin : « Plus l’homme est puissant dans son pouvoir et sa technique, plus il est infirme devant la souffrance, le malheur et la mort » L’aventure de « La Méthode » au Seuil (2015)

[9] « Le risque d'importation [du virus] depuis Wuhan est pratiquement nul et le risque de propagation est très faible ». Agnès Buzyn, 24/01/2020.

[10] « Ce soir, il n'y a plus aucun malade hospitalisé en France, le dernier hospitalisé à Lyon est guéri, il n'est plus contagieux et a pu rentrer chez lui », Olivier Veran, 14/02/2020.

[11] Au sens propre : le nombre de morts du jour J est égal à la somme de tous les morts jusqu’au jour J-1

[12] Bateau qui introduisit la peste à Marseille (Mai 1720). victimes : 50% de la population.

[13] Le choléra en 1832 : de nouveau 19.000 morts à Marseille en 6 mois. (Jean Giono 1951)

[14] Le tir à vue étant remplacé par la contravention à 135 € (14.000 le premier jour, soit 1.890.000 €). Pendant la crise les affaires continuent.

[15] Trump et le « virus chinois »

[16] Mais où est donc le « porteur 0 » ?

[17] Scènes à la limite de l’émeute à l’entrée des supermarchés

[18] Communiqué du Pr Salomon, Directeur Général de la santé, le 20/03/2020 : « Ne partez pas en W.E., restez chez vous… vous risquez, à la campagne, d’être dans des zones moins équipées en hôpitaux », après avoir fermé combien de lits, combien de services d’urgence dans les territoires ? 

[19] Guy Béart -  La vérité - 1967

[20] Ézéchiel 36, 26

[21] Ce que notre lecture d’Ézéchiel 33 (v.8 et 9) nous rappelle ce matin.