Prédications Protestantes dans les Alpes du sud 

Dimanche 30 Janvier 2021

Trescléoux (05700)

Lectures du Jour :

Deutéronome 18, 15-20

Marc 1, 21-28

1 Corinthiens 7, 32-35

D’un prophète, l’autre…

Un livre-Testament

Après son errance dans le désert contée dans le livre des Nombres, Le Deutéronome[1] (dernier livre de ce Pentateuque qui formera la Torah) précède l’entrée du Peuple en Canaan que Moïse aperçoit depuis le Mont Nébo,[2] et reprend le décalogue sous la forme de « trois discours de Moïse »[3]. On y trouve donc :

- aux chapitres 1 à 30 : « Les trois discours de Moïse »,

- Puis dans les 4 derniers chapitres, Moïse désigne Josué pour lui succéder, confie la Loi aux Lévites, donne ses dernières exhortations au peuple, que l’on connait sous le nom de « cantique de Moïse » (DT 32, 1-43) et donne sa bénédiction à chacune des 12 tribus. Puis Moïse meurt sans « traverser le Jourdain ».

Le Deutéronome donne la primauté à la relation avec Dieu, à l’écoute de sa Parole, à l’observance de ses commandements. L’institution religieuse, son organisation, arrivent en second plan. C’est le Deutéronome qui donne au Peuple sa prière fondamentale, son « Credo »[4] qui lui rappelle sa relation exclusive avec YHWH[5], le Dieu Unique.

Mais le Deutéronome rappelle également, qu’à la différence de l’idolâtrie qui amène habituellement les personnes à démissionner de leurs responsabilités pour s’en remettre à leurs idoles, la loi de Yahvé est toute autre : elle suppose que les personnes agissent de façon responsable : Au chapitre 30, nous trouvons ce verset qui nous accompagne tout au long de notre vie : J’ai mis devant toi la vie et la mort, choisis la vie afin que tu vives (v.19) : Dieu laissera toujours à l’homme son libre-arbitre. Nous verrons plus loin où cela peut le mener.

Le Deutéronome apparaît enfin comme la reformulation ultime de la Loi divine, "La Torah", par Moïse. Ainsi le Deutéronome[6], mot forgé par les traducteurs grecs de la Bible[7], se donne comme la Seconde Loi. Non pas une loi nouvelle, différente de celle du Sinaï, mais une manière d'appliquer celle-ci à la nouvelle condition du peuple de Dieu qui va s'installer en Canaan, la Terre promise.

Le deuxième discours de Moïse consiste ainsi en un long développement, appelé «code deutéronomique», d'où est tirée la première lecture de ce dimanche qui peut nous parler plus que nous le pensons.

Il s’agit d’un texte législatif, comparable à notre Code Civil, qui porte sur le culte, les institutions, la famille, la vie sociale. Il donne à Israël la charte qui fonde sa fidélité à l'Alliance et les conditions d’un « bien vivre ensemble ». Il vise aussi à le préserver des contaminations idolâtres des nations voisines, qu’il va devoir affronter.

Moïse : Premier prophète

Refusant le risque de se trouver face à Dieu et d’en payer le prix (la mort)[8], le Peuple demande que les instructions du Seigneur lui soient données par l’intermédiaire de Moïse, son sauveur, assigné au rôle de « Porte-Parole », ce qui est le sens exact du mot Prophète.

La fonction prophétique consistera dorénavant en une médiation constante entre Dieu et les hommes : le Peuple, le clergé, puis les juges, les rois.

Le prophète se situe donc en dehors des institutions humaines. Il forme ainsi avec elles un triangle dont Dieu est le centre de gravité et les 3 sommets : les Autorités civiles, les autorités religieuses, le Prophète.

Mais le prophète n’est pas un devin. Il annonce simplement la volonté de Dieu et décrit les scénarios possibles selon que cette Parole divine sera ou non écoutée. La suite appartient aux destinataires de cette Parole, selon le principe de causalité.

Ainsi Moïse sera en conflit constant avec le Peuple (épisodes de la manne, du veau d’or, etc.) tout en intercédant pour lui en permanence auprès du Seigneur, preuve que la rédemption est toujours possible.

Conflit également avec les religieux : C’est l’épisode de la révolte de Coré[9], membre éminent de la tribu de Lévi[10], en charge de la protection de la tente d’assignation (le tabernacle) et du service des offices et des sacrifices, auquel s'allient 250 autres hommes de renom. Coré mène une rébellion contre l'autorité de Moïse et d'Aaron[11], arguant que tous les membres de sa tribu sont également « sacrificateurs »[12], l'autorité ne pouvait demeurer entre les mains des deux frères, Moïse et Aaron. Cela se terminera par une sanction « définitive » contre Coré et ceux qui l’ont suivi, mais ses fils seront épargnés et deviendront des fidèles du Seigneur[13].

Un autre grand prophète connaîtra également cette configuration triangulaire : Elie, qui devra combattre (au sens propre) les prêtres de Baal devenus les prêtres du roi Achab[14], qui se distingue par son mépris pour la loi, sa cruauté, une soif de pouvoir inextinguible de son épouse Jézabel la phénicienne. Après l’assassinat de Naboth, orchestré par Jézabel pour lui prendre sa vigne, Elie doit fuir au désert (durant 3 ans où il déprimera) puis se rendra à Sarepta (ville phénicienne) sur injonction du Seigneur, où il rencontrera « la veuve » dont il ressuscitera le fils.

Moïse, Elie, ce sont ces deux prophètes qui encadreront Jésus lors de sa transfiguration au mont Horeb, juste après la multiplication des pains. Ce parrainage de ces deux figures tutélaires de l’A.T., atteste la continuité de l’œuvre de cette cohorte de prophètes dont Jésus est à la foi le successeur et l’aboutissement, l’accomplissement de cette prophétie lue ce matin au v. 18. Il sera LE prophète annoncé et attendu, qui ne se contente pas de transmettre la Parole divine. Il EST la Parole. Il a l’autorité de cette Parole, qui associe Verbe et Action.

Le discours de Moïse prend subitement une connotation messianique.

La Parole Libératrice

La puissance de cette Parole nous est relatée dans notre lecture de l’Évangile de Marc de ce matin.

Alors bien sûr vous allez me dire que l’on ne rencontre plus guère de possédés, donc ce texte est daté, il ne peut pas nous dire grand’ chose[15]. Remplacez « Possession » par « aliénation » ou « addiction », alors, c’est bien nous, hommes et femmes du 21ème siècle, qui sommes au cœur de cette histoire. Une histoire de libération par une parole, LA Parole.

Ce petit texte nous donne trois indications :

* Que les religieux sont impuissants à assurer notre libération s’ils ne sont pas inspirés par la Parole libératrice. En tant qu’Eglise(s) cela doit nous interpeller, nous ébranler : Sont-elles véritablement porteuses de la Parole divine, promptes à assurer leur seul ministère : rappeler au monde la volonté de Dieu concernant l’ordre qui doit y régner. Ou ne sont-elles pas devenues au fil du temps des technostructures soucieuses en premier lieu de leur propre survie ?

* Que seule une Parole inspirée par Dieu peut nous libérer de nos aliénations humaines, nous faire redevenir celui ou celle que nous sommes vraiment et non pas la pâle copie de nous-mêmes fabriquée par nos aliénations ou nos addictions.

* Que nos relations avec Christ sont en permanence sous le signe de l’ambivalence : à la fois nous le connaissons bien et nous aussi pouvons dire Je sais bien qui tu es, tu es le Saint que Dieu a envoyé ! (v.24) et en même temps nous refusons de l’écouter lorsque sa Parole se fait trop pressante. Nous pourrions nous surprendre alors en train de lui dire qu'est-ce que tu nous veux ? Est-ce que tu es venu pour notre malheur ? Car nous ne sommes même plus capables de dire je, de sortir du troupeau, de discerner où est notre véritable bonheur, où est l’entrée du « vrai chemin », ce qui nous renvoie au Deutéronome qui nous dit dans le Shema Israël Ecoute ! Et plus loin (DT 30,15) : j’ai mis devant toi…

Seule une Parole inspirée par Dieu peut nous libérer de notre part d’ombre qui entretient nos aliénations et nos addictions, seule cette Parole : sors de cet homme ! sera assez forte pour nous faire choisir la Vie.

Conclusion

Lorsque Dieu s’adressa à Moïse, ce fut dans le buisson ardent. Pour Elie, ce fut dans un souffle fragile. Pour Jésus c’est de la nuée que la voix divine proclama Celui-ci est mon fils bien aimé[16].

Depuis la 1ère Pentecôte, c’est par le Saint Esprit que Dieu accompagne les hommes et femmes qui seront ses prophètes. Car cette cohorte dont j’ai parlé plus haut n’a fait que s’allonger au fil des siècles. Au cours de nos méditations, j’ai eu l’occasion d’en citer quelques-uns et quelques-unes.

Leur caractéristique commune : non seulement leurs paroles étaient inspirées, mais c’est surtout par leurs actes qu’ils étaient prophètes, et c’est d’abord leurs actes que notre mémoire retient comme exemplaires.

Mais nous, hommes et femmes ordinaires de ce début de 21ème siècle : Sommes-nous sûrs que nos paroles et nos actes sont en mesure d’ouvrir pour notre prochain ce chemin vers la Parole de liberté ?

Sommes-nous certains, lorsque nous ouvrons la bouche, de parler au nom du Seigneur et non pas en notre seul nom, ce qui ferait de nous de faux prophètes ?

Alors, pour nous assurer de rester sur le bon chemin n’oublions jamais, avant d’ouvrir ces Saintes Écritures afin qu’elles deviennent Parole de Vie, de dire cette prière d’illumination :

Dieu tout puissant,

Dans le chaos de nos vies tu te présentes chaque matin pour tout chambouler et pour nous conduire sur un nouveau chemin. Envoie-nous ton Esprit, continue à être à l’œuvre dans nos vies, inspires ceux qui parlent en ton nom, ouvre le cœur de ceux qui écoutent, afin que ta Parole ne revienne jamais à toi sans effet[17].

Nous te le demandons au nom de Jésus le Christ, Amen.

Amen !

François PUJOL

[1] Pour les curieux qui seraient intéressés par l’histoire de la rédaction de ce livre (qui dépasse le cadre de nos méditations), je vous recommande sur notre site, la page PREDICATIONS/05-DEUTERONOME/PRESENTATION DU LIVRE

[2] En Jordanie, sur la rive Est du Jourdain, que Moïse ne franchira pas.

[3] Ce qui fait dire aux fondamentalistes que le Deutéronome a été écrit par Moïse (la narration de sa propre mort leur posant néanmoins quelques problèmes)

[4] Le Chémà Israël.

[5] YHWH : Tétragramme de quatre consonnes utilisé par le Peuple Hébreu pour désigner Dieu dont « on ne pouvait pas prononcer le nom » (Interprétation du 3ème commandement). La TOB utilise le plus souvent l’expression « LE SEIGNEUR », les bibles protestantes, « L’Eternel ».

[6] Du grec "deuteros" : second et "nomos" : loi). Il est désigné en hébreu par le terme "devarim", c'est-à-dire "Parole".

[7] La Septante, traduction de la Bible Hébraïque par 72 (septante-deux) traducteurs à Alexandrie, vers 270 av. J.-C., à la demande de Ptolémée II. Leurs 72 traductions étant identiques, ils en conclurent à l’intervention du Seigneur.

[8] Exode 33, 20. Voir aussi Juges 6, 22

[9] Livre des Nombres, chap.16

[10] Il était le 3ème fils de Jacob (et de Léa)

[11] Qui n’est pas exempte de lutte de pouvoir et de guerre des ego.

[12] Cela n’est pas sans rappeler notre revendication du « sacerdoce universel »

[13] Nouvelle manifestation d’une rédemption possible. Ils écriront de nombreux chants dont 12 figurent dans le livre des Psaumes (dont certains ont été mis en vers par Clément Marot et Théodore de Bèze)

[14] Confrontations Elie/Achab développées en une longue séquence dans 1 Rois 16,29 à 22,40.

[15] Encore qu’un roman écrit par Dostoïevski en 1871 porte ce nom, (avec le film éponyme en 1988)

[16] Matthieu 3, 17

[17] Esaïe 55, 11

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