Prédications Protestantes dans les Alpes du Sud

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DIMANCHE 25 avril 2010

Culte à GAP (05000)

 

Lectures du Jour :

Actes 13, 14 – 52

Apocalypse 7, 9 - 17

Jean 10, 27 – 30

 

 

le Royaume est déjà là

 

 

Vous vous en souvenez peut-être : Paul écrivant à l'église enthousiaste de Corinthe, imagine le cas d'incroyants arrivant dans leur assemblée alors que tous "parlent en langues" - ce langage extatique inarticulé qu'ils prisaient fort comme un signe de l'effusion de l'Esprit. L'apôtre les interpelle: ne ont-ils pas vous prendre pour des fous ? Je me suis fait une réflexion du même genre : si par hasard il y avait parmi nous ce matin quelqu'un qui ne soit pas familier du monde de la Bible et de ses langages, ne doit-il pas penser, après notre lecture : comment peut-on accorder quelque crédit à un texte aussi plein d'incohérences ?

 

Il n'est déjà pas très facile d'imaginer comment une foule immense peut se tenir debout devant un trône qui se trouve entouré par tous les anges, plus 24 anciens et 4 animaux. Quelle bousculade ! Mais nous dire que pour avoir des robes bien blanches, ces gens les ont lavées dans le sang d'un agneau, n'est-ce pas grotesque ? Toutes nos lessives se targuent de laver plus blanc les unes que les autres, mais qui aurait l'idée de verser du sang d'animal dans sa machine à laver ? Et que penser de cet agneau qui sort de son rôle pour être le berger du troupeau ? Il y a une réponse simple à ce genre d'incompréhension: pour dépasser cette réaction de rejet, il suffit de ne pas prendre le texte au pied de la lettre, en sachant que le langage biblique fourmille d'images et de symboles qu'il faut décoder. Très particulièrement, l'écriture du visionnaire de l'Apocalypse les accumule, sans souci de cohérence naturaliste entre les images: il faut chercher le sens symbolique de chacune : à ce niveau elles ne se contredisent pas, mais se complètent. Et nous avons encore la chance que dans le texte de ce jour, aucune ne fait vraiment problème comme dans certains passages obscurs de ce livre : toutes sont en fait des références à des symboles classiques de l'Ancien Testament.


Mais j'imagine une autre objection plus sérieuse sur le sens de notre texte : qu'est-ce que cette vision céleste a à voir avec la dure réalité de notre monde, avec nos problèmes quotidiens ? Elle nous transporte dans un monde imaginaire où tout est beau et parfait, où toutes les créatures passent leur temps à louer Dieu. Est-ce que cela ne nous incite pas à un angélisme naïf ? C'est le reproche qu'on a souvent fait à une religion "opium du peuple", axée exclusivement sur la promesse d'un avenir merveilleux dans l'au-delà, qui permet de supporter sans révolte les malheurs et les injustices de ce monde. Ne vaudrait-il pas mieux convenir avec Pascal que "celui qui veut faire l'ange fait la bête" ?


J'espère que cette objection tombera d'elle même quand nous aurons perçu l'essentiel du message que transmet cette vision. Sans entrer dans tous les détails, j’en soulignerai les points forts.


C'est d'abord l'affirmation d'un salut universel. Ce salut ne concerne pas des êtres désincarnés, mais l'ensemble de l'humanité, l'humanité terrestre bien réelle dans sa grande diversité : "une foule immense de toutes nations, tribus, peuples et langues" Remarquons en passant qu'il n'est pas question de "races", et que ce texte postule l'égalité de tous devant Dieu. Impossible de lire cela et d'être raciste !


Ensuite ce salut s'apparente à une grande délivrance, qui a été préfigurée par l'exode des esclaves hébreux libérés du joug de l’Égypte. C'est ce qu'évoque pour un connaisseur de l'Ancien Testament la mention de l'Agneau : l'agneau immolé à la fête de la Pâque rappelle chaque année au peuple de Dieu la nuit où a été scellée cette libération, due à la miséricorde de son Seigneur. Le lecteur de l’Évangile de Jean connait l'application de cette figure à la personne de Jésus : il est désigné par Jean-Baptiste comme "l'agneau de Dieu qui enlève le péché du monde". Et de plus, le chapitre 5 de l'Apocalypse vient de mettre en scène cet agneau qui a été immolé, mais qui est maintenant l'agneau victorieux, glorifié dans le ciel : sans ambiguïté possible, c'est une figure de Jésus-Christ, le crucifié-ressuscité, vainqueur de la mort et du prince de ce monde...


Au regard de la signification des métaphores, il n'y a pas d'absurdité à dire de cet agneau qu'il est aussi le berger[1] : cette image classique, rappelez-vous le Psaume 23, désignait Dieu lui-même comme le sage conducteur de son peuple. Jésus se l'est appliquée lui- même ("Je suis le bon berger"): le Fils de Dieu est venu accomplir la prophétie d’Ézéchiel[2] : "Je viens chercher moi-même mon troupeau pour en prendre soin."


Le salut proclamé dans notre vision est également énoncé comme une purification. Ce sang de l'agneau qui blanchit les vêtements des rachetés n'apparait plus si étrange quand on reconnait que l'expression se réfère à une réalité universelle, celle de tous les rituels religieux, Ancien Testament compris, dans lesquels c'est à travers le sacrifice d'une victime substitutive, et à l'aspersion de son sang, que les hommes pensent obtenir le pardon de leurs fautes.


Le Nouveau Testament a repris cette référence connue comme une des manières d'exprimer le mystère d'un salut proclamé comme accompli dans la mort de Jésus sur la croix. Celle-ci est présentée comme l'ultime sacrifice, personnel et volontaire, qui rend désormais caduc tout l'ancien système sacrificiel. On a eu recours à bien d'autres notions pour tenter de rendre compte du sens de la Croix. Lorsqu'au ch.5 Jean a écrit que l'agneau "a racheté par son sang des hommes de toute tribu, langue, peuple et nation", cette idée de rachat ou de "rançon" est liée à celle de la libération des esclaves, ce qui est le cas pour l'agneau de la Pâque, plutôt qu'à celle de victime expiatoire. Dans l’Évangile de Jean, où il n'est jamais question de rédemption par le sang, la mort de Jésus est présentée comme le signe suprême de l'abaissement du Fils de Dieu, de sa solidarité avec les hommes pécheurs, de son amour qui va jusqu'au don volontaire de sa vie pour ses amis. Et c'est la reconnaissance d’un tel amour, signe de l'amour éternel de Dieu, qui fait de nous des êtres neufs, "justifiés" c'est-à-dire gratuitement tenus pour justes par la décision bienveillante du Seigneur, ce que symbolisent les robes blanches des rachetés. Nous avons la liberté de préférer cette explication. Aucune d'ailleurs n'épuise le mystère de la croix...


Enfin je voudrais vous faire remarquer qu'il n'y a pas trace d'angélisme dans notre texte. C'est vrai qu'il nous transporte par anticipation prophétique dans le monde à venir, dans le temps du règne de Dieu définitivement établi, où il n'y aura plus de faim ni de soif et où Dieu essuiera toute larme de nos yeux. Toute la Bible l'annonce, ce Royaume que nos imaginations sont impuissantes à décrire, et c'est pourquoi il est presque toujours, comme ici, caractérisé par ce qui aura disparu, le mal, la souffrance et la mort. Au positif, on nous fait pressentir qu'il s'agira d'une plénitude de vie dans la communion avec Dieu. Le thème esquissé dans ce ch.7 de l'Apocalypse est repris au ch. 21 avec le symbole de la Jérusalem nouvelle:


Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il demeurera avec eux. Ils seront ses peuples et lui sera le Dieu qui est avec eux. Il essuiera toute larme de leurs yeux. La mort ne sera plus. Il n'y aura plus ni deuil, ni cri, ni souffrance, car le monde ancien a disparu, (Ap 21, 3-4)


Ceci étant, il ne faut pas oublier le dialogue entre notre visionnaire et un des anciens: " Ces gens, vêtus de robes blanches, qui sont-ils et d'où sont-ils venus ? Je répondis: Seigneur, c'est toi qui le sais ! Il me dit : ils viennent de la grande épreuve" (ou de la grande tribulation, de la grande affliction, c'est le terme qui désigne spécialement les persécutions, dans le N.T.) Le prophète Jean a écrit ce livre pour des chrétiens en lutte, qui vivent dans un monde où le pouvoir totalitaire de Rome les persécute. Il veut les aider à persévérer dans la foi, et au sein de leurs terribles épreuves il cherche à fortifier leur espérance en la victoire finale de leur Seigneur. Il évoque particulièrement pour sa génération la gloire céleste des Martyrs, qui ont souffert avec le Christ et régneront avec lui.


Mais ce message reste valable pour notre temps. Car si la persécution des chrétiens n'est plus d'actualité, sauf en quelques rares pays, ce que symbolisait la Babylone de l'Apocalypse, ou la bête immonde, est toujours bien présent. Pensons aux fléaux de la guerre et de la famine, aux propagandes mensongères, à la corruption, à l'opulence cynique des spéculateurs, à la détresse de populations sous-développées, minées par le chômage, la faim, le sida, à la persécution des défenseurs des droits de l'homme ou de journalistes qui osent révéler des scandales. Les nouvelles quotidiennes ont de quoi nourrir le pessimisme et faire perdre confiance dans le destin de l'humanité. Face à cela, c'est consolant, si l'on arrive à y croire, d'entendre cette promesse de la victoire de Jésus-Christ, la promesse d'un temps nouveau où Dieu essuiera toute larme de nos yeux et où la mort ne sera plus ! Mais il ne s'agit pas là de l'opium du peuple. Pourquoi ?


Parce que, comme tout le N.T, le message de l'Apocalypse est dominé par la certitude que le Règne de Dieu n'est pas seulement une réalité future et lointaine, pour un autre monde. En un sens, le Royaume est déjà là, il a été inauguré par la venue du Fils de Dieu, par sa mort et sa résurrection. L'espérance suscitée par la Parole n'est pas seulement un thème de prédication pour les services funèbres. La bonne nouvelle est qu'il nous est donné de vivre comme des rachetés, comme des enfants de Dieu, comme les frères du crucifié-ressuscité, ou pour reprendre l'image de notre texte, de nous laisser conduire par l'agneau-berger vers les sources d'eau vive. C’est lui qui nous soutient quand nous devons traverser des vallées obscures, C'est lui qui nous aide à supporter avec courage les épreuves de la vie, dans l'assurance que rien ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu manifesté en Jésus Christ notre Seigneur. C'est ce message essentiel et vital que va nous redire, à travers ses signes à la fois tellement simples et tellement remplis de symboles, la célébration de la Cène.

 

Amen !

 

Pr Charles L’Eplattenier



[1] Chez Jean, il est à la fois la porte et le berger.

[2] Ezéchiel 34, 11.