Prédications Protestantes dans les Alpes du Sud

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Dimanche 26 Novembre 2000

Culte à GAP (05000)

Lectures du Jour :

Exode 3,7-14 et 19,3-6

Jean 198, 33-37

Apocalypse 1,4-9

 


Tous prêtres


Avant d’aborder le message de ce jour au 1er chapitre de l’Apocalypse, la lecture des 2 textes de l’A.T. qui nous sont proposés, va l’éclairer.

J'ai prolongé la lecture jusqu'à ce dernier verset parce qu'il nous décrit la situation concrète de l'auteur de ce texte et de l'ensemble du livre de l'Apocalypse. Il se nomme Jean (il s'est ainsi présenté déjà aux v.1 et 4) : il ne garde pas l'anonymat comme l'auteur de l’Évangile dit de Jean. Mais il ne se dit pas apôtre, ce qui serait le cas s'il était Jean, fils de Zébédée, l'un des 12. Il est un témoin de Jésus-Christ, et plus particulièrement un "prophète" chrétien. Comme prédicateur sans doute, mais en tous cas comme un visionnaire qui va transmettre par écrit la révélation qu'il a ainsi reçue (c'est le sens du mot apocalypse). Au moment de ces visions, il se trouvait dans l'île de Patmos, certainement pas en touriste ! Mais parce qu'à cause de la Parole de Dieu et du témoignage de Jésus, il s'y trouve en  exil, sous le coup d'une sentence de bannissement de l'administration romaine, probablement sous l'empereur Domitien. Dans l'Apocalypse, témoin est toujours synonyme de "martyr" (c'est le même mot grec) témoin pas forcément torturé ou mis à mort, mais à tout le moins persécuté. Il est donc dans l'épreuve, au sens fort du terme qui étymologiquement désigne l’oppression.

Le fait est important à souligner, parce que les versets qui précèdent et que nous allons méditer sont de contenu théologique et de forme liturgique. Détaché de son contexte historique ce texte pourrait nous paraître relever d'un foi intemporelle, qui nous entraînerait dans la vision du monde céleste, et nous endormirait dans une sorte d'euphorie cultuelle, très loin des horreurs du monde où nous vivons, alors que nous ne pouvons ni ne devons les oublier en franchissant la porte du Temple.


Jean aux 7 églises qui sont en Asie : Grâce et paix à vous,

de la part de Celui qui est, qui était et qui vient.


Cela ressemble aux "adresses" qui ouvrent généralement les épîtres du N.T, et ce n'est pas étonnant puisque la suite (ch 2 et 3) sera constituée de lettres à ces 7 églises : nous avons ici le nom de l'auteur et des destinataires, suivis d’une salutation classique En terrain chrétien, mieux qu'un souhait de bonne santé, on se souhaite ces biens spirituels décisifs/ la grâce et la paix. L'originalité est dans la formule qui désigne Dieu comme celui qui est, qui était et qui vient. Jean l'apprécie, puisqu'elle reviendra 4 autres fois dans son livre, et d'abord à la fin de notre texte, en manière d'inclusion. Il y a là une claire allusion à la révélation du buisson ardent: Je suis qui je serai. C'est la traduction de la TOB, qui est justifiée, car répondant à Moïse qui lui demande son nom, Dieu ne se pose pas comme l’Être absolu, définition philosophique, mais annonce sa révélation progressive à travers l'histoire de son peuple, thème biblique par excellence. Nous en avons ici à la fois l'écho et le commentaire, dans une formule tripartite dont on a l'équivalent dans un Targum rabbinique où Dieu se définit comme "Celui qui est, qui était et qui sera". Mais Jean écrit celui qui vient. Tout son livre - on pourrait dire aussi bien tout le N.T. - justifie cette forme verbale. La venue "eschatologique" du Seigneur n'est pas seulement à attendre dans un futur au-delà de l'histoire (l'avènement en gloire du Fils de l'homme, que l’Évangile et l'Apocalypse annoncent souvent) mais le Ressuscité est à chaque moment de l'histoire des hommes "celui qui vient" à notre rencontre, celui qui se rend présent dans l'annonce de la Parole et dans la célébration eucharistique.

 

De la part des sept esprits qui sont devant son trône,

et de la part de Jésus-Christ, le témoin fidèle,

le premier né d'entre les morts et le prince des rois de la terre.

 

Sans que le N.T ne définisse jamais la Trinité, nous voyons dans ce passage comme dans quelques autres s'esquisser cette doctrine spécifiquement chrétienne. Écho d'un passage d’Ésaïe 11, l'image des 7 esprits est une manière d'évoquer l'Esprit divin dans sa plénitude. Nous avons donc ici la triple évocation de Dieu, de l'Esprit-saint, et en dernier, de Jésus-Christ, car c'est par lui que Dieu se révèle et que l'Esprit est transmis, et c'est sur lui, et son œuvre accomplie, que Jean veut attirer nos regards, tout au long de son livre prophétique. A son propos, nous lisons encore une formule tripartite, esquisse des futurs crédos et qui résume trois moments essentiels de son œuvre de salut : sa mort sur la croix (évidemment évoquée par le titre de "témoin fidèle" (ou martyr digne de foi ), sa résurrection, prémices de la nôtre, et son élévation à la souveraineté sur le monde. Qu'il soit dès maintenant "prince des rois de la terre", cela n'est pas une évidence, cela se confesse dans la foi.

 

A celui qui nous aime, qui nous a délivrés de nos péchés par son sang,

et qui a fait de nous un royaume, des prêtres pour Dieu son Père,

à lui gloire et pouvoir pour les siècles des siècles. Amen.

 

Cet "Amen" ainsi placé fait penser que l'auteur, nourri de la vie cultuelle de son église, a transcrit ici un répons liturgique, bienvenu à la suite de la proclamation précédente. C'est ce que les liturges appellent une doxologie, une acclamation à la gloire du Seigneur.

Sa formulation est remarquable. D'abord parce qu'elle place à l'origine de toute l'œuvre salutaire du Christ son unique motivation, qui est l'amour, un amour confessé comme toujours actuel: Il nous aime ! Mais cet amour, comme l'ont souligné aussi bien Paul que le quatrième Évangile, s'est particulièrement manifesté sur la croix où il a donné sa vie pour nous. Par ce sang versé, par cette mort, il nous a "délivrés de nos péchés". Jean n'emploie pas ici l'image du rachat, qui a fondé la notion de Rédemption, mais évoque plutôt le mystère de la croix à la lumière de l'Exode, où Dieu, dans sa miséricorde a libéré son peuple de l'esclavage. C’est la même pensée qu'exprime l'épître aux Colossiens, où il est écrit de Dieu "qu'il nous a arrachés au pouvoir des ténèbres et nous as transférés dans le royaume du Fils de son amour, en qui nous avons la délivrance, le pardon des péchés" (1,13s). Dans notre texte, l'allusion à l'Exode devient transparente lorsque Jean ajoute que Jésus-Christ a fait de nous un royaume, des prêtres pour Dieu son Père.

Cette affirmation est l'écho, presque la transcription, d'Exode 19,6. Dieu a libéré son peuple pour qu'il soit "sa part personnelle parmi tous les peuples", et lui donne vocation d'être son témoin en ces termes: Vous serez pour moi un royaume de prêtres, une nation sainte. Tout comme Pierre dans sa première épître (2,5), Jean est convaincu que la communauté chrétienne a pris le relais de cette vocation, et doit à son tour témoigner du salut de Dieu à toutes les nations.

Arrêtons-nous à cette désignation précieuse: elle pose le fondement d’une conception évangélique de l'église, en harmonie avec tout ce que nous indique le N.T. Il s'agit de ce que nos Pères de la Réforme ont appelé le « sacerdoce universel ». Le constat est simple : On trouve quelques allusions aux prêtres juifs et beaucoup de références aux "Grands-Prêtres", dans l’Évangile, mais le terme de prêtre ne désigne jamais dans le N.T. des ministres de l'église. En tant que participant à cette appel à être témoins de Dieu dans le monde, tous les membres de l'église sont "prêtres", ils sont "saints" en tant que baptisés, appartenant au Seigneur, qui lui, est notre "Grand-Prêtre, titre que lui donne l'épître aux Hébreux. Nous avons tous en commun cette dignité d'être appelés à servir Dieu et à proclamer son règne. Et c'est bien une vocation "royale". Il a fait de nous un "Royaume de prêtres". A la fin de l'Apocalypse, Jean reprendra ce thème comme une promesse au futur. Ceux qui ont refusé d'adorer la bête "seront prêtres de Dieu et du Christ"(20,6) et lui rendront un culte dans la Jérusalem céleste (22,3). Mais ici encore, le temps du verbe est de toute importance. Christ a fait de nous un royaume de prêtres. C'est une réalité présente mais cette vocation glorieuse s'accomplit maintenant dans la faiblesse, voire dans la persécution.

Revenons donc pour finir à ce v.9 dont la formule condensée est tellement suggestive :  

 

Moi Jean, votre frère et votre compagnon dans l'épreuve,

la royauté et la persévérance en Jésus.

 

Le prophète Jean, dans l'épreuve de l'exil, se sait pourtant participer à la royauté invisible de son Seigneur, et cette certitude de la foi lui donne la force de persévérer dans son témoignage. En trois termes forts, il définit la condition de tout croyant, que nous partageons avec lui: il se dit notre frère, et en pleine communion avec nous (c'est le sens exact du terme traduit par "compagnon"). Nous sommes tous appelés à nous reconnaître mutuellement « compagnons dans l'épreuve, la royauté et la persévérance en Jésus ». C’est la plus belle définition de la communauté ecclésiale et de la condition du chrétien sur la terre. Sans doute, selon les moments, le premier terme nous semblera mieux la définir, quand nous sommes oppressés par tout ce qui est affreusement douloureux et scandaleux dans le monde actuel. Mais à d'autres moments de grâce, n'avons-nous pas envie de chanter avec ces esclaves noirs, qui proclamaient du sein de leur misère :

"O la merveilleuse histoire,

Christ est mort pour moi.

Jésus est le roi de gloire,

et je suis frère du Roi !"

 

Il y aura toujours tension entre les deux premiers termes, entre la douleur des épreuves et la joie de notre vocation, mais cette tension est cela même qui justifie le troisième : Persévérer dans l'espérance de la foi, dans le service de Dieu et de nos frères, quoi qu'il arrive, tel est le chemin que le voyant de Patmos nous invite à suivre sans nous décourager.

 

Amen !


Pr Charles L’Eplattenier