Prédications Protestantes dans les Alpes du sud 

DIMANCHE 11 avril 2021

Église d’Eyguians (05300)

Lectures du Jour :

ACTES 4, 32-35 (et 2, 42-47)

Jean 20, 19-31

1 Jean 5, 1-6

Une inaccessible utopie ?

Comment trouvez-vous ce tableau dressé par Luc, des premières communautés chrétiennes, qu’il a déjà présentées dès le chapitre 2 ?

Idyllique, Idéalisé, Irréaliste, dans notre contexte d’aujourd’hui ?

Autant d’appréciations finalement assez dubitatives, peut-être pour ne pas avoir à trop nous attarder sur cette présentation et éviter de nous sentir jugés dans la pratique de notre vie d’Église aujourd’hui.

Cette Église primitive, unie, pratiquant la communion fraternelle et l’unanimité, d’un seul cœur et d’une seule âme, où personne ne se considère propriétaire de ses biens, où l’argent récolté est déposé aux pieds des apôtres, trop beau pour être vrai ?

Ou bien tout cela ne serait-il rendu possible que par la présence des apôtres, la puissance qu’ils ont reçue lors de la 1ère Pentecôte, et l’œuvre du Saint Esprit que Jésus venait de leur laisser ?

On pourrait alors considérer que de génération en génération, notre éloignement progressif de cette période bénie expliquerait l’affadissement de notre ferveur et l’écart créé entre le mode de fonctionnement de ces communautés et notre fonctionnement actuel. Il nous faudrait toutefois en tirer quelques conséquences.

Mais l’on pourrait aussi concevoir que ce tableau présenté par Luc est le tableau idéal tel que le vivraient des communautés chrétiennes qui seraient en tous points fidèles à l’enseignement du Christ. Ainsi elles attireraient à elles une multitude de nouveaux croyants, le Seigneur Jésus étant lui-même à l’œuvre parmi elles (v.33).

Mais si j’utilise le conditionnel ne serait-ce pas parce que ces communautés, telles qu’il les décrit, ne seraient qu’un idéal lointain, un mirage, bref une utopie ?

Utopie ! Voilà le mot qui tue. Combien de fois n’ai-je pas entendu cette invective : « Tu n’es qu’un utopiste, nous, nous sommes réalistes ! ».

Ce mot, Utopie, doit au contraire être prononcé avec le respect dû à un objet précieux et la tristesse propre à un rêve inaccessible.

Utopia ! Ce mot fut inventé en 1516 par le théologien Thomas More[1]. C’est le nom d’une île imaginaire vivant point par point selon les principes énoncés par Luc, 15 siècles plus tôt[2].

Utopia était un contre modèle de la société anglaise, fondée sur une injustice que l’aristocratie ne faisait qu’accroitre par des décisions iniques[3]. T. More se déclarait un « réaliste intransigeant refusant l’inacceptable ».

Mais chez ce théologien comme chez beaucoup d’autres, Utopia ne révèle-t-telle pas la tentative ou tentation d’établir le Royaume de Dieu sur terre ?[4]

Car c’est bien de cet enjeu qu’il s’agit pour Luc : Est-il possible de vivre « Sur la terre comme au ciel »[5], comme si Jésus était encore physiquement présent parmi nous ?

Au fil des siècles, nombreux sont ceux qui crurent en cette « Sainte Expérience » décrite dans le drame de Hochwälder : au tournant du 17ème siècle, des Jésuites découvrent aux confins du Brésil, de l’Argentine et du Paraguay, un peuple, les Guaranis, regroupés en communautés qui semblaient vivre dans une parfaite harmonie, semblant ignorer le mal et toutes les tares de l’Ancien Monde, comme s’ils étaient encore au temps du Jardin d’Éden avant la chute.

Dès lors, après s’être intégrés à ces communautés grâce en particulier à la musique, les Jésuites les organisèrent selon les principes du christianisme primitif, sur des bases économiques et sociales proprement utopiques qui perdureront un siècle ½[6].

Mais cela ne pouvait convenir aux puissances, l’Espagne et le Portugal. Ces petites républiques autonomes perturbaient leurs projets d’exploitation de leurs territoires et de leur sous-sol.

Les Jésuites essayèrent de résister, mais cela se termina dans le sang[7], malgré toutes leurs prières et les Guaranis retournèrent dans la forêt.

La conclusion provisoire serait que lorsque l’on s’approche trop près de l’Utopie au point de presque la toucher, on risque fort de se brûler et de tout perdre, y compris sa vie.

C’est également ce que d’autres expériences analogues ont subi, laissant chez tous ses acteurs une « plaie ouverte et une douleur au cœur »[8] : Parmi les communautés post soixante-huitardes[9], celles qui ont voulu aller au bout de cette démarche de rupture n’ont pas survécu à leurs fondateurs. Seules survivent celles qui ont accepté des compromis avec la société qui les entoure et son système[10].

Luc lui-même n’est pas dupe : Après cette description d’une société idéale, il nous ramène dès les versets suivants à la dure réalité des turpitudes humaines avec l’escroquerie d’Ananias et Saphira, qui, vendant un champ 10.000 € déclarent l’avoir vendu 8.000 et n’apportent donc que cette somme à Pierre, gardant pour eux la différence.

Il n’en reste pas moins que cette description d’une communauté de vie idéale, même inaccessible, même utopique, nous interpelle et mérite un examen des principes sur lesquels fonctionnent nos propres sociétés au XXIème siècle :

* L’esprit communautaire (v.32) face à l’individualisme triomphant, y compris parmi nous,

* Le partage des biens (2, 45) rendu possible parce qu’auparavant ils ont été mis en commun. Ce partage dont Jésus a fait l’éloge en le pratiquant avec 5 pains et 2 poissons[11], alors que nous, nous échangeons des biens qui au préalable ont été séparés par l’appropriation individuelle.

* Personne ne se considérant propriétaire de ses biens (v.32), il n’y a plus ni propriété individuelle, ni propriété collective, le concept de propriété n’existe plus, ce qui met en exergue la notion de « bien commun » dont l’actualité nous fournit un exemple crucial avec les vaccins anti-Covid dont les pays non solvables sont, pour l’instant, privés.

Et pourtant, ici, aujourd’hui, le droit de propriété est élevé au rang de droit naturel garanti par la Constitution[12]. Il figure explicitement dans la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 comme l'un des quatre « droits naturels et imprescriptibles de l'homme ». Or c’est bien dans la propriété individuelle et surtout son accumulation[13] que réside la principale cause d’inégalité[14] entre les individus et les peuples.

* L’argent récolté (v.34), déposé aux pieds des apôtres, c’est une belle allégorie employée par Luc pour indiquer que l’argent, cette monnaie d’échange de biens, arme absolue du « pouvoir d’achat », doit être un vassal au service de l’Évangile.

* L’unanimité, qui permet que dans les décisions prises, personne ne soit contraint, tandis que dans nos démocraties, avec la règle de la majorité, la moitié + 1 impose toujours ses choix à la moitié – 1, qu’elle contraint[15].

* Cet argent, ces biens, répartis à chacun selon ses besoins (v.35). Cette expression, vieille de 21 siècles a donné naissance à une formule bien connue : « De chacun selon ses moyens, a chacun selon ses besoins » inventée par Étienne Cabet et Louis Blanc[16] peu avant la révolution de 1848. Marx et Engels les affublèrent du sobriquet de « socialistes utopiques[17] ». Cabet, qui se revendique « Communiste chrétien », voudra revivre l’épopée du May Flower et des « Pères Pèlerins » en installant une colonie au Texas avec l’objectif de créer une république communautaire, dans une « cité du bonheur » baptisée Icarie.

Cela se terminera également tragiquement, confirmant cette malédiction, qui poursuit ceux qui s’approchent trop près de l’Utopie.

Conclusion

Alors, qu’en conclure ? En face de ce tableau décrit par Luc, en face de ces quêtes désespérées de l’homme pour une société de justice, de paix, de fraternité, dont je vous ai donné quelques exemples, certaines s’appuyant sur l’enseignement du Christ, d’autres pensant pouvoir s’en affranchir, mais toutes se terminant de façon tragique, il faut en contrepoint se rappeler certaines phrases de Jésus dans la prière sacerdotale[18] :

Ils ne sont pas du monde, tout comme moi, je ne suis pas du monde… Tout comme tu m'as envoyé dans le monde, je les ai moi aussi envoyés dans le monde, Je ne te demande pas de les retirer du monde, mais de les préserver du mal.

Nous avons à obéir à une double exigence : Rester dans ce monde profane et en même temps nous détacher de ce monde et de ses ressorts, afin de faire advenir non pas le Royaume de Dieu sur terre, mais implanter, ici et maintenant, de petites parcelles de ce Royaume en gardant au fond de notre cœur l’idée un peu onirique de cette Utopia, dont Jésus nous a montré le chemin, et selon sa promesse, nous aussi nous attendons une nouvelle terre où la justice habitera[19].

Amen !

François PUJOL

[1] Contemporain de Luther qui placardait ses 95 thèses en 1517.

[2] Pas d’accumulation privée, pas de monnaie, péréquation des richesses, etc…

[3] C’est l’affaire des « enclosures » qui affamèrent les petits paysans : « Vous vous trompez en pensant que la misère du peuple est une garantie pour votre paix »

[4] On peut aussi constater en ce début de XVIème siècle une volonté à travers l’Europe de revenir « au pur Evangile ».

[5] Titre français d’une pièce de théâtre écrite en 1942 par le dramaturge autrichien Fritz Hochwälder. (Titre original allemand : Das Heilige Experiment- La sainte expérience).

[6] De 1606 à 1767 : 30 communautés pour 140.000 guaranis sur un territoire grand comme la France - 7 missions ont été inscrites au patrimoine mondial de l’Humanité.

[7] Avec l’absolution du pape Benoit XIV, paradoxalement surnommé « le pape des lumières ».

[8] Dernière phrase du « temps des cerises » de J.B. Clément en hommage à la Commune de Paris et son utopie. Dans un tout autre registre philosophique ce fut aussi une expérience qui réussit en 72 jours (de Mars à Mai 1871), à promouvoir l’école gratuite et obligatoire, la séparation des Églises et de l’État, un moratoire sur les loyers, le plafonnement du traitement des fonctionnaires, l’abolition de la peine de mort, la création de coopératives ouvrières, la reconnaissance de l’union libre, la citoyenneté accordée aux étrangers, etc... C’était trop, trop tôt. Cela se termina par la funeste « semaine sanglante ».

[9] Dont un certain nombre constitué de disciples d’Emmanuel Mounier, penseur du « personnalisme communautaire ».

[10] S’agissant le plus souvent de communautés agraires, en particulier les subventions européennes dans le cadre de la PAC.

[11] Luc 9, 16

[12] « La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, »

[13] Ce qui donna à « l’utopiste » Jacques Duboin (député de Haute Savoie de 1921 à 1928) l’idée d’une monnaie non thésaurisable, un des éléments de sa théorie « abondanciste » dans le cadre d’une économie distributive, développée dans sa revue « la grande relève », encore éditée aujourd’hui.

[14] S’il peut exister des « inégalités justes », elles doivent être clairement identifiées.

[15] Le régime républicain (la 3ème République), fut définitivement installé (contre une monarchie constitutionnelle) par un amendement (Henri Wallon) voté le 30 janvier 1875 par 353 voix contre 352, et il dura 70 ans !

[16] Acteur de la révolution de 1848, député de la seconde République, il lui fera adopter le suffrage universel. Il revendique le droit au travail pour les ouvriers, par la création « d’ateliers nationaux ».

[17] École de pensée toute française, avec Proudhon qui évoluera vers le « socialisme libertaire ». - Fourier et son phalanstère, ville idéale, lieu de la « Société harmonique ». On lui doit cette phrase : « Les progrès sociaux s’opèrent en raison des progrès des femmes vers la liberté et les décadences d’ordre social en raison du décroissement de la liberté des femmes», l’industriel Godin et son familistère, autre « cité idéale » (classée monument historique en 1991), précurseur des coopératives ouvrières de production. Il fut le financeur malheureux de l’expédition de Cabet au Texas.

[18] Jean 17, 1-26

[19] 2 Pierre 3, 13

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