Prédications Protestantes dans les Alpes du Sud

Cliquez ici pour modifier le sous-titre

DIMANCHE 09 février FÉVRIER 2020

Culte à Trescléoux (05700)

 

Lectures du jour :
Ésaïe. 58, 7-10,
1 Cor. 2, 1-5,
Matthieu 5, 13-16 (Voir également méditations du 6-févr-11, du 9-févr-14 et du 3-févr-19)
Actes 28,1-10

 

 

Etre un vrai « Philanthrope »

 

 

« La vieillesse est un naufrage » écrivait de Gaulle en parlant du maréchal Pétain. « Pour que rien ne nous fût épargné – poursuit-il – la vieillesse du maréchal Pétain allait s’identifier avec le naufrage de la France ».
Le naufrage de Paul et de ses compagnons à la fin du livre des Actes des apôtres ressemble pour certains à celui de notre époque. Cataclysmes, catastrophes, collapsisme, terrorisme, transhumanisme, génétique, etc. … autant de brèches dans la société que les églises tentent parfois de colmater pour sauver une intégrité morale et 1000 ans d’histoire.
Face à ces menaces, les fantômes du passé sont invoqués pour redresser la barre, faire machine arrière et éviter le pire. 
Le pire, pourtant, c’est ce qui semble salutaire quand on lit ces versets du chapitre 28. Paul et ses compagnons rencontrent des étrangers (βαρβαροι) qu’il n’aurait jamais rencontrés autrement. À la faveur d’un naufrage, c’est littéralement la « philanthropie » (φιλανθρωπια) que Paul découvre. Un mot rare qui n’apparaît que deux fois dans le NT (Actes 28, 2 ; Tite 3,4). Un mot assez rare pour souligner ce que Paul n’expérimente qu’ici : l’humanité simple et spontanée sans poser de questions. Philanthropie : aimer l’humain. Il n’est pas ici question de fraternité chrétienne, de connivence religieuse, mais d’une solidarité humaine gratuite et immédiate.
Ici, les barbares allument un feu pour offrir chaleur et lumière aux naufragés, pour faire de leur île un foyer pour ces étrangersdébarqués de nulle part, que sont Paul et ses compagnons d’infortune. Les étrangers, ce sont eux ! Les migrants, ce sont eux ! Lesclandestins, ce sont eux ! La philanthropie des barbares surprend par sa spontanéité et sa pertinence.

our « petit bois » a la même racine que le mot latin qui a donné « frugalité ». En ramassant du petit-bois, Paul fait de sa frugalité, deson dénuement, de sa pauvreté le lieu d’une philanthropie mutuelle dont le feu est le symbole. En ramassant du bois mort, Paul témoigne de son indéfectible persistance. Il n’est pas en état de choc, il n’est pas dans la sidération de son naufrage, mais dans l’action qui sauve. On parlerait de résilience.

 Mais c’est aussi en ramassant du petit bois que Paul passe l’épreuve du serpent. Une vipère s’accroche à sa main. Si Paul a survécu au naufrage, il ne peut survivre à la morsure d’une vipère. Personne n’échappe à son destin, se disent les autochtones ! C’est là le signe qu’il doit payer pour un crime. Mais en voyant que Paul ne souffre pas du venin, voilà qu’on le prend pour un dieu. Mais Paul n’est ni un dieu, ni un criminel. Il est simplement un disciple du Christ, c’est-à-dire un être véritablement humain. En faisant de Paul le maître des serpents, l’auteur des Actes des apôtres veut dire que Paul est un médecin de Dieu, capable de rendre la vie à qui la perd, puissant d’une parole qui ne craint ni la morsure du destin ni la morsure de la mort. (Si vous vous faites mordre par une vipère, je vous invite à appeler le 15). C’est ici une image qu’il faut interpréter.

 Paul maître des serpents, c’est un clin d’œil au dieu Esculape ou Asclépios, dieu de la médecine, reconnaissable à son bâton autour duquel s’enroule un serpent. Paul donne ici le signe qu’il porte en lui un pouvoir : celui d’aimer les êtres humains, d’être philanthrope, comme le Christ nous aime et nous soigne de la maladie de la peur. Paul guérit ainsi le père du notable romain. Mais il guérit aussi les barbares de leur superstition fataliste où personne n’échappe à son destin, où il n’y a pas de hasard, où tout est la preuve de quelque chose. À voir des signes partout, on finit par être prisonnier des apparences et de ses émotions. C’est très à la mode !

 Le naufrage de Paul et de ses compagnons, c’est le naufrage de tous ces gamins d’Afrique et d’Asie qui débarquent en Europe et où des gens comme vous et moi les accueillent, les recueillent, et font de leur maison un foyer, pour un jour, pour un an, pour plus longtemps encore.

 Le naufrage de Paul, c’est celui d’Abdoul, de Cheikh, d’Adama, de Francis, Moussa, Fousseni, Nadine, Mori, Fofana, … , pour qui nous devons allumer un feu, offrir un foyer. Barbares, nous le sommes, au sens second du terme, c’est-à-dire, hostiles, méfiants, cruels. En privant les naufragés du feu de l’accueil, nous nous privons nous-mêmes de leur frugalité et du miracle du Christ qui vit en eux, même s’ils se disent musulmans ou athées. Ces gamins vous guérissent de la fatalité, du désespoir et de l’aigreur.  

 Le naufrage de Paul, c’est notre naufrage à nous, quand nos projets se fracassent sur les côtes de la réalité. Naufrage de la maladie, naufrage de l’impuissance, naufrage de nos catéchismes bien construits, naufrage de nos certitudes qui prennent l’eau.

 Le naufrage de Paul, c’est le naufrage de notre société de la consommation pour la consommation. La croissance par la dépense, faisant de l’argent no un moyen, mais une fin en soi. Pas de philanthropie qui tienne dans les salles de cotations, dans les salles de marchés désormais numériques.

La loi du plus fort, la loi du fric sont celles du Monopoly mondial où les plus pauvres n’ont pas le droit de jouer.

 Et pourtant, des bas-fonds de Calcutta ou des favelas de Rio de Janeiro ; des friches industrielles de Detroit ou des ruines d’Alep, des feux s’allument. Des milliers de feux, des millions de feux que les satellites de Google ne verront jamais, que les pompiers n’auront jamais à éteindre. Des feux au contraire, que des hommes, des femmes, des enfants alimentent de leur frugalité, parce qu’ils y ont trouvé le confort d’un lieu accueillant et le réconfort d’une chaleur humaine.

 Ce sont ces feux, qui, modestes, minuscules, insignifiants à l’échelle du monde, sont pourtant indispensables à l’échelle de l’être humain. Car c’est bien là le génie du christianisme : avoir miniaturisé Dieu à la taille d’un être humain, à notre échelle, à notre niveau, pour nous donner de comprendre ce que nous sommes : des philanthropes. Des humains… humains. Pas des hominidés, mais des humains dont le Christ est le modèle unique, l’exemplaire sans rechange. Être chrétien, c’est préserver ce patrimoine immatériel qu’est l’amour de l’autre, la philanthropie, en faisant de sa vie le conservatoire de cet amour en danger.

 Oui, l’amour est en danger. Il l’a toujours été, il le sera toujours. Il faut même qu’il le soit pour ne pas devenir une pensée totale, une tour de Babel, une tragédie. C’est ça notre précarité, notre frugalité, notre petit-bois. Non, il n’y aura jamais assez d’argent, jamais assez de bénévoles pour alimenter le plus beau projet du monde. Il n’y aura jamais assez de philanthropes pour ouvrir leurs frontières, leur maison, leur compte en banque à l’imprévu, à l’intrus, à l’étranger qui vient frapper à la porte.

 Non, il n’y aura jamais assez de naufragés pour que nous prenions la mesure de notre propre naufrage humain, intellectuel et spirituel. Mais je crois que le christianisme est une pensée de l’exception. Je crois qu’à la faveur des naufrages écologique, économique, médiatique et égotique, nous apprendrons à redevenir humainement chrétiens et moins dogmatiquement crétins.

Il serait temps de réduire la voilure de l’orgueil financier, industriel et religieux.

 N’ayons pas peur des morsures de serpent :

Nous ne sommes pas criminels d’être humains. Nous ne sommes pas criminels d’alimenter le feu de vie. Nous ne sommes pas non plus des sauveurs, ne nous prenons pas pour Dieu. Non, nous sommes des humains qui aiment l’humanité. Nous sommes les gardiens du feu sacré de l’humanité : n’en ayons pas honte ; n’en ayons pas peur ; n’en ayons que la joie de participer à notre échelle à l’œuvre de Dieu. Faisons feu de tout bois !

 Et Pétain peut rester où il est. Car des naufrages du passé, nous en tirons les leçons : l’avenir appartient à ceux qui croient en l’humanité du Christ.

 Amen 

Pr Arnaud Van Den Wiele