Prédications Protestantes dans les Alpes du Sud

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Dimanche 11 NOVEMBRE 2018

TRESCLEOUX (05700)

Lectures du jour :

1 Rois 17, 10-16,

Hébreux 9, 24-28,

MARC 12, 38-44




Plus jamais la guerre ?


Frères et sœurs,


On vous en a tellement parlé de ces commémorations du centenaire que je ne peux faire comme si ce dimanche était un dimanche comme les autres.

Mais entre ces cérémonies ambiguës où l’on va célébrer la paix sans oublier toutefois de rendre hommage à l’héroïsme de nos poilus, « morts pour la France », je ne suis pas sûr que nos 1,4 millions de morts se soient imaginés mourir en héros[1].

Car me vient aux oreilles, un cri, celui de ces 6 millions de soldats survivants, de ces 600.000 veuves avec leurs 800.000 orphelins accrochés à leurs jupes, qui font monter cette clameur Plus jamais la guerre !. De l’autre côté du Rhin on entend le même cri Nie Wieder Krieg !


Et c’est un fort mouvement pacifiste qui émerge de ces quatre années d’horreur, dont font partie ces anciens combattants pour qui le pacifisme devient une évidence et pour éviter une future guerre, ils s'emploient à démystifier l'héroïsme des combattants en cherchant à montrer le vrai visage de la guerre : ainsi, lorsqu’ils défilent, les « gueules cassées » sont placés en tête des cortèges. En outre, eux peuvent affirmer que la guerre est un crime et qu'il faut l'empêcher sans être taxés de lâcheté, voire de trahison. Les associations d'anciens combattants prolifèrent dès l'immédiat après-guerre. En Allemagne, les femmes sont les plus actives.


Les écrivains prêtent leur plume à ce mouvement en décrivant précisément ce que fut leur vie durant ces 4 années et toutes les horreurs dont ils furent témoins : Giono (Ecrits pacifistes)[2], Barbusse (Le feu-1916-Prix Goncourt) et en Allemagne le remarquable « A l’ouest rien de nouveau (1928) d’EM. Remarque[3].

L’Homme aurait-il enfin compris ? On a pu le penser, un instant, avec l’entrée en jeu de Woodrow Wilson, président des Etats-Unis, fils d’un pasteur presbytérien, qui sera à l’origine de la création de la Société des Nations, que rejoindront 45 états. Il recevra le prix Nobel de la Paix en 1919.


Mais, patatras ! Le congrès Américain refusera l’adhésion des États-Unis qui n’y entreront jamais. Et dès lors son action sera assez souvent corsetée, ce que Mussolini résumait ainsi : « la SDN est efficace contre les moineaux mais ne peut rien contre les aigles » et de fait l’Allemagne nazie, le Japon et l’Italie la quitteront pour avoir les coudées franches.

Au début des années 1930, le tissu associatif pacifiste très puissant, qui va jusqu'à rassembler 3 millions de personnes, soit un ancien combattant sur deux, ne sera plus audible devant la montée des nationalismes, de chaque côté du Rhin. Les slogans pacifistes laissent la place à ce mot d’ordre « reprendre l’Alsace-Lorraine ».

Et c’est ainsi qu’après une nouvelle « dernière guerre », on dansa sur les places publiques en 1945 en chantant de nouveau « plus jamais la guerre », et que quelques hommes de bonne volonté créèrent une nouvelle SDN, baptisée ONU dont on a pu apprécier l’inefficacité dans quelques conflits majeurs récents.


Et chaque foi les peuples passent d’une séquence espoir à une séquence déception, le degré d’espoir baissant d’un cran à chaque cycle. Et c’est ainsi qu’ils se jettent dans les bras du premier saltimbanque venu.

Alors, S’il est vrai que l’Humanité est régie par le principe de causalité, les 100 ans qui viennent de s‘écouler ont une cause commune : le traité de Versailles et ses annexes :

* L’imposition à l’Allemagne d’une dette de guerre de 132 milliards de marks-or mettra la République de Weimer à genoux et fera un marchepied pour Hitler[4]

* le découpage, voire le dépeçage, des empires vaincus (Allemagne, Autriche-Hongrie, Ottoman) au gré des intérêts stratégiques, économiques et coloniaux des vainqueurs accouchera sur des conflits endémiques : Yougoslavie, Ukraine[5], Moyen-Orient, jusqu’à aujourd’hui.


Ainsi, chanter et rechanter « plus jamais la guerre » prend un caractère quelque peu dérisoire. Car se pose une question de fond : les hommes peuvent-ils connaître la paix, cette principale richesse des peuples ?

Je repense au grand philosophe allemand, Emmanuel KANT[6], qui a traversé le 18° siècle, ce siècle des lumières, où est né l’humanisme. KANT, né dans une famille piétiste de la communauté des frères Moraves[7], ne se faisait pas trop d’illusions sur la capacité de l’homme à préserver la paix.


Relevant que ce que nous appelons paix n’est qu’une simple « cessation des hostilités » provisoire, qui est la seule forme de paix possible tant que la loi du plus fort continuera de régner entre les États.

Il rédigea un traité à ce sujet, « vers la paix perpétuelle », proposant de remplacer cette loi du plus fort par un contrat social, une loi commune acceptée par tous. Ainsi, la soumission à la force seule, est remplacée par l’obéissance à la Loi, rendant libre chaque individu.

La question est de savoir si les hommes, incapables de sagesse individuelle, pourraient le devenir collectivement. « C’est pas gagné !» !


Tout se passe comme si les événements positifs pour l’Humanité (la chute du mur de Berlin, le retour de la démocratie en Espagne, la paix « du Vendredi Saint » en Irlande), les tentatives des uns ou des autres pour faire gravir à l’homme quelques degrés sur l’échelle de l’humanité[8] (Tous ces artisans de paix au sens des Béatitudes, qui ont traversé et marqué l’Histoire) étaient voués à l’éphémère, très vite rattrapés par cette irrésistible capacité d’autodestruction que l’homme semble posséder dans ses gênes.

Pourtant on ne peut nier que notre pays et ses voisins ont connu 70 années de paix intérieure, que nous devons peut-être à quelques hommes, les chefs de gouvernement des 6 pays fondateurs de la CEE, qui avaient été victimes chacun dans leur chair, du nazisme ou du fascisme.

Ces hommes étaient tous des démocrates-chrétiens, animés par cet idéal de paix et soutenus par une foi profonde qui les transcendait. Il est indéniable que de ce point de vue nous sommes en fin de cycle, et le fait qu’Angela Merkel et Teresa May soient toutes deux filles de pasteurs n’est plus qu’anecdotique.

Alors, Faut-il définitivement désespérer de l’homme ? Faut-il définitivement accepter l’idée que l’Humanité ne sera jamais mue que par la loi du plus fort ?


On pourrait le penser, surtout lorsque l’on voit le profil de dirigeants comme Trump, Poutine, Erdogan, Orban, Salvini, et maintenant Bolsonaro, dont la caractéristique commune est la provocation, la brutalité, des propos et des méthodes, une gouvernance réservée à leur majorité, la négation des droits de la minorité.

Désespérer de l’homme, certainement, mais désespérer de l’avenir de l’Humanité, surement non, car notre espérance ne se fonde pas sur l’Humanité elle-même mais sur cette transcendance que nous appelons Dieu, à qui tout est possible nous dit Jésus[9], ce Jésus qui nous a donné toutes les clés pour que l’Humanité trouve le chemin de son salut.

Et à propos d’espérance, regardons cette veuve, au temple. Quelle espérance pouvait-elle encore avoir, elle qui, sans frère ou fils pour la représenter, n’avait même plus d’existence légale. Elle n’avait plus rien à attendre des hommes, mais il lui restait cette espérance en son Seigneur, à qui elle donne une partie de sa misère, cette espérance qui lui permet de rester debout.


Et puis il y a Elie, ce prophète seul contre la violence absolue d’Achab manipulé par sa femme Jézabel. Elie doit fuir, il reste 3 ans dans sa grotte, ravitaillé par les corbeaux, en pleine déprime, et puis un jour, à l’appel de Dieu il se lève et part, au-devant de nouvelles épreuves, cette fois en terre étrangère, chez les Phéniciens, la grande puissance maritime du moment. Mais cette nouvelle relation avec Dieu lui a redonné l’espérance, et cette espérance il va la communiquer à la veuve de Sarepta, prête à se laisser mourir de faim, convaincue, elle, que ses difficultés viennent de fautes qu’elle aurait commises et dont elle doit porter la culpabilité. Elie lui redonne l’envie de vivre mais patatras, son fils meurt, tout est à recommencer mais Elie ne lâche pas prise, il garde le cap et Dieu lui donne la résurrection du fils.


Tout comme Élie, l’espérance que nous donne notre foi ne nous fait pas entrer du jour au lendemain dans le monde des bisounours jusqu’à la fin de nos jours. Rien n’est jamais acquis définitivement, tout est toujours à reconstruire, car les forces du mal restent toujours à l’œuvre.


Mais Dieu nous donne l’énergie nécessaire pour continuer d’avancer et de faire avancer les limites du Royaume de Dieu sur la terre, dont chacun de nous est une petite parcelle.

Alors, de lumignon en lumignon, de goutte d’eau en goutte d ‘eau, les forces du mal reculeront et la paix, la paix de Jésus-Christ pourra s’installer sur la terre. C’est aussi cela le « retour » de Jésus.


Cela veut dire que notre espérance ne concerne pas seulement le futur mais touche déjà notre présent.

Nous sommes à la fois encore dans l’obscurité de ce monde, que ces commémorations ne font que mettre en relief, et déjà dans la lumière du monde à venir.


Que votre cœur ne se trouble point Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. (Jean 14, 27)


Amen !


François PUJOL



Prière d’intercession, « des uns pour les autres », en fin de liturgie de ce culte du 11 Novembre, inspirée de la prière pour la paix, du pape François, le 07 Septembre 2013 :


« Seigneur Dieu de paix, écoute notre supplication ! Nous avons essayé tant de fois et durant tant d’années de résoudre nos conflits avec nos propres forces et aussi avec nos armes ; tant de moments d’hostilité et d’obscurité ; tant de sang versé ; tant de vies brisées, tant d’espérances ensevelies… Mais nos efforts ont été vains.

A présent, Seigneur, aide-nous Toi ! Donne-nous la paix, enseigne-nous i la paix, guide-nous vers la paix. Ouvre nos yeux et nos cœurs et donne-nous le courage de redonner du sens à ce cri: « plus jamais la guerre ! ».

Infuse en nous le courage d’accomplir des gestes concrets pour construire la paix.

Seigneur, Toi le Dieu créateur devenu le Dieu sauveur en Jésus Christ ton Fils, tu nous appelles à vivre en frères, donne-nous la force d’être chaque jour les artisans de paix des Béatitudes; donne-nous la capacité de regarder avec bienveillance tous les frères que nous rencontrons sur notre chemin. Rends-nous disponibles à écouter le cri de nos concitoyens qui nous demandent de transformer nos armes en instruments de paix, nos peurs en confiance et nos tensions en pardon.

Maintiens allumée en nous la flamme de l’espérance pour accomplir avec une patiente persévérance des choix de dialogue et de réconciliation, afin que vainque finalement la paix. Et que du cœur de chaque homme soient bannis ces mots : division, haine, guerre ! Seigneur, désarme la langue et les mains, renouvelle les cœurs et les esprits, pour que Ta parole que nous avons rencontrée nous fasse voir en chaque être un frère à qui nous dirons : Shalom, la paix soit avec toi» !

Nous te remettons nos familles et nos communautés pour qu'elles soient des lieux de partage, d'amour et de réconciliation.

Nous te remettons nos Eglises, pour qu'elles proclament et vivent ta justice et ta libération.

Seigneur, nous voici devant toi les mains ouvertes, comme des mendiants, pour que tu nous donnes ta joie, ta grâce et ta paix.


SILENCE


Comme Jésus l’a enseigné à ses disciples, nous te disons :


Notre Père …


Amen !


[1] Comme par exemple mon grand-père, tué en septembre 14 à la première bataille de la Marne : avec son pantalon et son képi rouge-garance et sa vareuse bleu vif, il fut plutôt victime d’un funeste jeu de massacre.

[2] Refus d'obéissance, Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix, Précisions et Recherche de la pureté, qui lui vaudront d’être jeté en prison en 1939 pour entreprise de démoralisation.

[3] Qui devra fuir dès 1930 en Suisse, pourchassé par les nazis.

[4] Les américains en ont tiré la leçon en 1945 en organisant le Plan Marshall pour relever l’Allemagne de l’Ouest

[5] Aujourd’hui même s’y déroule u vote « séparatiste » dans le Donbass, sous l’œil bienveillant de Moscou et les protestations molles de « la Communauté Internationale »..

[6] Kant est né en Prusse Orientale (Königsberg – aujourd’hui Kaliningrad), qui a particulièrement souffert de la guerre de 30 ans au milieu du 17° siècle : Bilan global  3 ou 4 millions de morts en trente ans pour une population initiale de 17 millions d'habitants. Les huguenots fuyant l’édit de révocation (1685), y furent accueillis à bras ouverts.

[7] Disciples et continuateurs du tchèque Jean Hus, brûlé vif en 1415, un des précurseurs de la Réforme Luthérienne

[8] Voir « L'homme à la recherche de son humanité » de Marcel Légaut,( Aubier, 1971)

[9] Matthieu 19,26/ Luc 18,27 : Fixant sur eux son regard, Jésus dit : « Aux hommes, c’est impossible, mais pas à Dieu, car tout est possible à Dieu. »