Prédications Protestantes dans les Alpes du Sud

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Dimanche-10 Mai 2020

Dernier jour de confinement (?) à Serres (05700)

 


Lectures du Jour :


1 Pierre 2, 1-10

Jean 14, 1-12 (Voir sous cette référence, méditation du 18 Mai 2014)

Actes 6, 1-7





Photo Leandro Inocencio (licence CC BY-SA 3.0)


Pierres Vivantes…

 

Frères et sœurs,


Je vous propose ce matin une méditation sur le texte de la première lettre de Pierre, qui est le seul dans le Nouveau Testament, à utiliser le concept de « pierres vivantes ». J’y ai vu également quelques connexions avec notre situation présente.

 

Pierres Vivantes

Pierre[1] utilise volontiers, dans les versets 2 à 8, la métaphore lapidaire. Lorsqu’il parle de pierre angulaire, fondement de la nouvelle maison[2], cette métaphore nous semble tout à fait appropriée pour qualifier la place que Jésus Christ a prise pour structurer nos vies, la place qu’il occupe dans nos communautés[3].

Mais utiliser cette métaphore au pluriel, parler de pierres vivantes, cela ne relève-t-il pas plutôt de l’oxymore[4] ?

Quoi de plus inerte, de moins vivant, de plus vide de sens, que ce minéral, une pierre ?

Mais plusieurs pierres ?

Confinés depuis 8 semaines, assignés à résidence (dans la limite de 1 km), nous faisons notre promenade quasi quotidienne, toujours sur le même chemin, vers Saumane, puis nous empruntons un petit sentier, à gauche, marqué par un petit cairn[5], édicule familier de nos montagnes, que, par la force de l’habitude, nous ne voyons même plus.

Puis un jour, les écoles étant fermées, nous emmenons nos petites filles. Dès qu’elle voit ce cairn, l’ainée se saisit d’un caillou, le pose en son sommet et se retourne nous déclarant, « comme ça, j’ai ajouté ma pierre à l’édifice ! ».

Et du coup, je le regarde de nouveau, ce cairn auquel nous ne prêtions plus attention. Depuis quand est-il là ? Qui l’a édifié ? En une fois, en plusieurs passages, de gens qui ne se connaissaient pas entre eux ? Une personne seule, un groupe ? Quelle était son/leur intention ? Qu’était-il censé commémorer, rappeler ? Ce cairn fut-il le lieu de serments intimes, de prières peut-être ?

Ou bien est-il là simplement pour signaler l’entrée de ce sentier pour des promeneurs que le constructeur ne connaîtra jamais, mais dont il aura pris soin, et qu’eux-mêmes ne connaitront pas, ce qui n’est pas sans rappeler la parabole du « bon samaritain »[6].

Et puis, j’observe chaque pierre le composant : des petites, des grosses, des régulières, des biscornues, des claires, des sombres, certaines étant plutôt des cailloux que des pierres, mais surtout, chacune est unique.

En les observant, rien en apparence ne justifierait cet assemblage improbable, et pourtant il tient. Ainsi, ce modeste, cet humble petit cairn m’apparaissait comme l’image même de l’Eglise. Pas l’Eglise monument, ni l’Église-institution, mais l’Eglise invisible des hommes et des femmes qui la composent.

 

Passer du je au nous

On ne peut être une pierre vivante seul. Cette association antinomique ne peut s’envisager qu’au pluriel, pour nous simples humains.

C’est ensemble, que nous sommes pierres vivantes. C’est ce passage du je au nous, qui donne un sens à notre altérité, qui nous fait devenir membres d’un tout qui sera plus que la somme de ses parties, un tout qui tient envers et contre toutes les lois physiques, contre toutes les intentions néfastes des hommes[7], grâce à un ciment contre lequel les hommes ne peuvent plus rien : Jésus Christ, l’absent – présent, dont nous ne ressentons la présence que si nous sommes suffisamment près de lui[8], au point de sentir son souffle, le souffle divin de l’Esprit Saint[9], que Jésus nous promet dans l’autre lecture proposée aujourd’hui (Jean 14)[10], comme compagnon et consolateur.

 

Déconfinement :

Demain (11 Mai) sera le premier jour d’ « après ». Après 8 semaines de résidence surveillée où les relations humaines étaient devenues illégales, quelles pierres vivantes allons-nous redevenir ? C’est là que réside pour nous l’enjeu essentiel.

On nous ressert depuis 8 semaines un refrain sur un air de berceuse, qu’après ne sera plus comme avant, refrain déjà entendu, dans des circonstances autrement plus graves[11], après la guerre de 14-18 : la « der des der », plus jamais la guerre, etc… Et que vit-on ? Les peuples sortant de 5 années de souffrances et de privations s’engager dans une course effrénée à la consommation et aux plaisirs du quotidien, donnant aux années 20 le surnom d’ « années folles », les vainqueurs de la première, créant avec le traité de Versailles les conditions de la seconde, aidés en cela par les spéculateurs boursiers, principaux responsables du krach de 1929.

Après la seconde guerre mondiale, même scénario avec les trente glorieuses et l’idée d’une croissance possible sans limites, soutenue par une fièvre consumériste sans précédent qui doit trouver des relais dans une mondialisation interconnectée, sans autre règle que celle du profit maximum, génératrice d’une autre crise plus récente, celle de 2008.

L’Histoire bégaiera-t-elle ? C’est assez probable, tant les forces favorables au statu-quo sont puissantes, tant l’inertie des comportements est grande. La déclaration de la secrétaire d’état à l’économie en étant un exemple incitant à quelque pessimisme[12].

Alors, il est fort probable que tous ces invisibles mis sur le devant de la scène chaque soir à 20 heures parce que cela arrange tout le monde qu’ils continuent de jouer les bons soldats, tous ces invisibles risquent, à partir du 11 Mai, de retourner à leur invisibilité, leur salaire de misère, leur précarité, suscitant en eux amertume et colère qui risquent de les pousser sur de nouveaux ronds-points dès cet automne.

Et les églises dans tout ça ? Et les chrétiens dans tout ça ? Puisque cette pandémie est mondiale, il n’est pas absurde d’invoquer les 2 milliards de chrétiens à qui Jésus-Christ a dit : Tu aimeras ton prochain comme toi-même[13] et tout ce que tu veux que les autres fassent pour toi, fais le de même pour eux[14].

Loin de moi l’idée que si ces 2 milliards se mettaient brusquement en mouvement, ce serait rapidement « sur la terre comme au ciel »[15]. D’autres y ont cru, comme les Jésuites en Amérique du Sud. Cela s’est terminé par un bain de sang.[16]

Notre propos est donc ailleurs. Puisque notre monde est régi par les rapports de force, nos églises de toutes confessions, qui placent au-dessus de toute autre considération la reconnaissance de la valeur sacrée de la personne humaine, doivent reprendre leur rôle d’interpellatrices des autorités civiles, leur rappelant leurs responsabilités, sans avoir peur de parler fort, d’autant que la chasse aux boucs émissaires va réouvrir prochainement[17]. Peut-être avons-nous été jusqu’à présent trop gentils, trop conformes à ce que notre société laïcisée, sécularisée, attend de nous, ou n’attend plus de nous.

 

C’est ce défi qui nous sera posé à partir de ce premier jour d’après : En attendant que les problèmes du monde se règlent[18], voir ce qui se passe autour de nous, dans notre cercle proche, redonner au cœur de nos Eglises toute sa place à la diaconie[19], tendre la main à tous ceux que le confinement aura laissés au bord de la route, et ils seront bien plus nombreux qu’on ne l’imagine. Faire savoir à nos dirigeants ce qu’il en est, montrer que les chrétiens sont porteurs d’autres valeurs, en tête desquelles la recherche du bien commun, dont nous ne détenons pas le monopole, d’autres hommes et femmes de bonne volonté[20], animés par d’autres idéaux, pouvant faire un bout de chemin avec nous (ou nous avec eux) et pouvant reconnaître comme leur, la règle d’or édictée par Jésus.

 

La référence à Jésus Christ

Cette référence à Jésus Christ doit nous rappeler que son enseignement annonçait des temps nouveaux[21], des bouleversements[22], des inversions de valeurs[23]. Cela s’est terminé par un échec : le sien, du point de vue des hommes, mais le leur aussi. De cet échec, un monde nouveau a pourtant surgi, par la puissance de vie de cette transcendance que nous nommons Dieu. Une nouvelle alliance entre Dieu et l’Humanité scellée en lettres de sang de son fils ressuscité en ce matin de Pâques. Par cette puissance créatrice et salvatrice, l’échec s’est transformé en victoire, celle de la vie sur  la mort.

 

La crise du Covid 19 est également un échec, celui de l’Humanité, condamnée à choisir entre le sacrifice de ses membres[24] ou la faillite économique. De cet échec pourra émerger un monde nouveau si et seulement si cette puissance de vie intervient de nouveau. C’est tout l’enjeu de la prière dans notre relation avec Jésus Christ. Il n’est pas inutile de relire le texte de Jean qui nous est proposé ce matin et en particulier ces versets 12 à 14, qui interpellent notre foi : Croyons-nous vraiment ce que nous avons lu ?

 

Alors, certes, la sortie de cette crise ouvrira encore un peu plus des Fractures, sociale, professionnelle, scolaire, territoriale, génératrices d’un peu plus de concentration et de déséquilibres qui sont autant de scandales et d’injustices. Mais l’enjeu final n’est pas seulement que les hommes et femmes que nous rencontrerons vivent mieux, d’autres s’en chargent aussi bien que nous, ou qu’ils deviennent « meilleurs », ce qui serait endosser un costume de moralisateurs, mais qu’ils/elles deviennent des hommes nouveaux et des femmes nouvelles, animés d’un esprit nouveau après leur rencontre personnelle avec Jésus Christ qui dorénavant structurera leur vie.

 

Prendre conscience qu’ils sont précieux aux yeux de Dieu, aussi bien celui qui n’en peut plus de l’image que la société lui renvoie de lui-même, aussi bien celui qui détient dans sa main la survie de milliers de salariés.

Annoncer que l’un et l’autre sont objets de l’amour inconditionnel et universel[25] de Dieu, exprimé dans Jean 3,16[26]. C’est bien cela notre mission spécifique. C’est bien de là que pourra émerger un monde nouveau[27].

 

Et c’est ainsi que l’Eglise s’enrichira de nouvelles pierres vivantes, qui apporteront elles aussi leur « pierre à l’édifice ».

Et c’est ainsi que « le monde saura que nous sommes chrétiens par l’Amour dont nous actes sont empreints »

 

Amen !

 

François PUJOL

 

 


[1] Les 2 lettres de Pierre sont assez tardives. Le contenu de la 1° lettre permet de la dater historiquement au tournant du 1er siècle, alors que Pierre aurait été exécuté à Rome vers 64-68. Il s’agit donc d’un de ses disciples qui envoie ces lettres circulaires aux jeunes églises d‘Asie Mineure, par un procédé rencontré également pour certaines lettres attribués à Paul, la pseudépigraphie. Ce qui n‘enlève rien à leur caractère apostolique. En revanche, des écrits plus tardifs (2° siècle) comme les Actes de Pierre ou l’Evangile de Pierre, ont été considérés comme apocryphes.

[2] Voir dans l’hebdomadaire « Réforme », la série d’Arnaud (en 6 articles) sur la maison.

[3] Dont on dit qu’elles sont Christo-centrées.

[4] Du genre « silence assourdissant «  (La Chute – Albert Camus 1956)

[5] Le Larousse : « Monceau » (terme peu flatteur !!) de pierres pour marquer les chemins ou pour rappeler un événement important.

[6] Voir dans Luc 10:25-37 et méditations du 14-juil-13, 10-juil-16, 14-juil-19 sur le site.

[7] Il se peut qu’un citadin ignorant détruise ce cairn d’un simple coup de pied. Moyennant quoi, il se perdra, au sens propre, et au sens figuré, ce cairn-église indiquant le bon chemin, celui de Jean 14:6 : Je suis le chemin, la vérité, la vie. Ce cairn aura été pour lui la pierre d’achoppement du verset 7.

[8] Au mépris de toute injonction de distanciation sociale.

[9] Principe sur lequel insistent certaines communautés, comme les pentecôtistes, que certains théologiens qualifient de « Théopneustes » : inspirés par le souffle de l’Esprit.

[10] N’oublions pas que Pentecôte est dans 3 semaines.

[11] Sans pour autant ignorer la gravité de ces 25.000 drames pour autant de familles, accentués par la solitude dans leurs derniers instants, de ceux qui sont partis, la douleur pour leurs proches de ne pas avoir pu les accompagner, ni d’avoir pu faire leur deuil, devant remettre les cérémonies d’adieu ou les cultes d’action de grâce « à plus tard ».

[12] Le 10 Mars : Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d'État auprès du ministre de l’économie, tout à fait dans son rôle (!!), a suscité la polémique en présentant la chute des cours boursiers comme une opportunité pour les investisseurs : « plutôt que se lamenter, c'est plutôt le moment de faire des bonnes affaires en Bourse aujourd'hui ».

[13] Marc 12,31

[14] Matthieu 7, 12 et Luc 6, 31.

[15] Titre d’une pièce de théâtre écrite en 1942 par le dramaturge autrichien Fritz Hochwälder. (Titre original allemand : Das Heilige Experiment- La sainte expérience).

[16] Le traité de Tordesillas (la ligne du pape) qui partageait l’Amérique du Sud entre Portugal et Espagne, mit fin à la « République Fraternelle » que les Jésuites avaient mise en place un siècle ½ plus tôt avec les indiens Guaranis, dans un horrible massacre en 1750. Les puissances dominantes pouvaient étendre leur « business » dans une mondialisation déjà à l’œuvre.

[17] Invitée mardi 17 mars sur la matinale de France Inter, la préfète de la Région Grand Est, Josiane Chevalier, a mis en cause la responsabilité de l’église Pentecôtiste de la Porte ouverte de Mulhouse (Haut Rhin), dans la propagation du Covid-19 en région Grand Est, alors que ce rassemblement a eu lieu du 17 au 21 Février et que cette même semaine, E. Macron prenait un bain de foule à Mulhouse même, sans aucun respect de mesures barrières qui n’étaient d’ailleurs pas encore imposées. Qui le lui a reproché ?

[18] Et dans certains pays ce sera au prix de nouveaux sacrifices et persécutions.

[19] La Diaconie, vue comme un service non pas de charité mais de partage, où la main qui donne n’est plus au-dessus de la main qui reçoit. Actuellement, en partie à cause des lois de 1905, cette action diaconale est accomplie dans des institutions se situant à la périphérie de nos Eglises, ce qui les prive de moyens et de lisibilité.

[20] Ils nous l’ont démontré par les élans de solidarité spontanée qui se sont manifestés en de nombreux endroits. Mais le propre d’un élan est son caractère éphémère. Après la prise d’élan on risque de retomber plus ou moins lourdement.

[21] Jean 11, 25 : Celui qui croit en moi vivra, quand bien même il serait mort;

[22] Luc 12:51 : Pensez-vous que je sois venu apporter la paix sur la terre? Non, vous dis-je, mais la division.

[23] Matthieu 23:12 : Quiconque s'élèvera sera abaissé, et quiconque s'abaissera sera élevé.

[24] Près de 260.000 à ce jour.

[25] Ce que Pierre avait très bien compris depuis sa rencontre avec Corneille de Césarée, le païen converti, qui sera le premier baptisé par Pierre, ouvrant ainsi la porte à l’universalité de la grâce divine.

[26] Jean 3, 16 : Car Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle. Dans ce verset, le mot important est peut-être QUICONQUE.

[27] A défaut, les mêmes causes produiront les mêmes effets.