Prédications Protestantes dans les Alpes du Sud

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DIMANCHE 03 janvier 2021

Culte à Trescléoux (05700)

 

Textes bibliques:

 Esaïe 55, 1-11 (Voir également 2 méditations du 12 Juillet 2020)

Marc 1, 7-11 (Voir également 2 méditations du 11-janv-09 et du 11-janv-15)

1 Jean 5, 1-12



 

Victoire de la Foi

 

Frères et sœurs,

 

Je vous propose ce matin de méditer sur la 1ère lettre de Jean, figurant parmi nos 3 lectures dominicales.

Nous sommes, dans le Nouveau Testament, en présence d’un corpus de 5 textes attribués à Jean. Mais de quel « Jean » s’agit-il ? Cette question est toujours débattue aujourd’hui par les théologiens, ce que nous ne sommes pas, donc nous allons simplement faire le point :

* Dans l’Apocalypse, l’auteur se nomme lui-même à 4 reprises[1] : « Jean ». Bien !

* Dans l’Évangile de « Jean », ce dernier ne donne aucune précision sur son identité, mais à deux reprises il cite le « disciple que Jésus aimait »[2], et il n’est pas contesté que ce disciple est bien Jean[3], fils de Zébédée et de Marie-Salomé, frère de Jacques[4]. Le chapitre 21 de l’Évangile, qui est un ajout plus tardif[5], cite de nouveau, à deux reprises[6] le « disciple que Jésus aimait » comme pour attester la paternité de ce livre.

Il faut savoir que tout le Nouveau Testament ne s’est pas constitué en une seule fois, il était constitué au départ de multiples fragments retranscris, recopiés, à partir de messages oraux puis peu à peu rassemblés par des disciples pour constituer des ensembles cohérents rattachés chacun à son auteur, l’un des apôtres, en vue d’être diffusés. Donc, la constitution du 4ème Évangile (comme des autres) a commencé bien avant cette date généralement retenue de l’an 90 à Ephèse[7].

* Et puis il y a ces 3 petites lettres placées en toute fin du Nouveau Testament. Les deux dernières, très brèves, sont revendiquées par « l’ancien »[8]. Dans la 2ème lettre il recommande aux communautés de se méfier des imposteurs, des « antichrists » qui nient l’incarnation divine en Jésus Christ. Il semble qu’elles aient trop bien obéi à « l’ancien », qu’elles se soient barricadées de l’intérieur, de sorte que dans la 3ème lettre, il juge bons de rappeler qu’obéir aux commandements de Dieu consiste aussi à pratiquer l’hospitalité envers son prochain !

 

Un codicille à l’Evangile de Jean

La 1ère lettre de Jean[9], objet de notre méditation, est la plus intéressante car elle se présente comme le prolongement de l’Evangile de Jean, dont elle reprend, pour les affirmer, les principes fondamentaux, y compris dans sa construction :

* Un prologue : Plus court que le prologue de l’Evangile, il en reprend l’essentiel : Dès le « commencement », Jésus était déjà le fils de Dieu. Le Fils incarné au milieu des hommes. La « Parole faite chair » pour proclamer la Parole de Vie, la Vie éternelle, qui était auprès du Père et qui s’est manifestée à nous (5, 2).

* La nécessité d’une nouvelle naissance pour devenir enfant de Dieu et accéder à l’Eternité de Dieu, que l’on retrouve dans l’entretien de Jésus avec Nicodème[10] :

Si quelqu’un n’est pas né d’eau et de l’Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu (3, 5)

Ne t’étonne pas de ce que je t’ai dit : Il vous faut être nés de nouveau. (3,7)

* L’amour de Dieu pour l’Humanité, affirmé par Jésus quelques versets plus loin[11] :

Dieu a tant aimé le monde, qu’il a donné son Fils unique,

afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle.

Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde

afin qu’il jugeât le monde, mais afin que le monde fût sauvé par lui.

* Enfin, des références appuyées à la prière sacerdotale[12], qui occupe tout le chapitre 17 de l’Evangile, en particulier l’un des quatre principaux thèmes de cette prière : l’envoi des disciples dans le monde tout en les mettant en garde contre ce monde qui ne l’a pas reconnu[13].

 

Les communautés Johanniques

Cette lettre s’adresse à des communautés qui étaient à l’origine, tout comme Jean, en Judée, se réunissant aux tous débuts dans les synagogues, dont elles furent ensuite chassées. Persécutés aussi par les romains, ses membres durent fuir, d’abord en Syrie, pour finalement se retrouver en Asie Mineure (plateaux de l’actuelle Turquie).

Ces communautés, fondées par Jean, adoptèrent les principes théologiques qu’il leur avait transmis, en particulier :

* La divinité de Jésus, Fils éternel de Dieu, qui forment ensemble avec l’Esprit Saint, ce Dieu trinitaire, ce que Paul réaffirme dans son hymne aux Philippiens[14].

* L’incarnation de ce Dieu transcendant, la Parole faite chair qui prend forme humaine par amour pour l’Humanité et partager sa condition. C’est Dieu parmi nous pour nous sauver de nos aliénations.

* Une conception dualiste de la foi chrétienne, basée sur des oppositions comme vérité/mensonge, lumière/ténèbres, le « monde » étant le monde du mensonge et des ténèbres, par opposition aux communautés qui vivraient dans la Vérité et la lumière divine. Cette conception est assez proche de celle des Esséniens retranchés à Qumran.

Et lorsque Jean parle de victoire sur le monde (v.4), c’est la victoire de la vérité et de la lumière sur le mensonge et les ténèbres.

* Une foi centrée sur le Christ et en particulier sur la croix, qui amène Jean à développer une autre trinité pour chacun des fidèles : l’eau / le sang / L’Esprit. Cette trinité de la foi fait écho à la trinité divine :

  1. l’eau du baptême, signe de notre engagement à suivre Notre Seigneur,
  2. le sang de la croix signe de l’amour de Dieu pour nous, sang de la réconciliation,
  3. l’Esprit « qui souffle où il veut »[15], signe de la présence du Christ à nos côtés à chaque instant de notre vie.

 

En quoi ces traits caractéristiques des communautés johanniques font-ils écho à notre actualité ? :

 

Dérives théologiques

* En premier lieu, au temps de Jean, la lutte contre les dérives théologiques, qui venaient de l’intérieur[16] même de leurs communautés :

* Plus près de nous, au XIXème siècle, 2 courants s’écartèrent peu à peu l’un de l’autre au point de donner naissance à 2 Eglises Réformées, de 1872[17] à 1938, une Église Réformée « libérale »[18] et une Eglise Réformée « évangélique ». Le synode de « réunification » de 1938 n’a fait que mettre ces divisions[19] sous le tapis, et cette césure, toujours présente[20], ne peut que nous interpeller.

* Nous pouvons aussi être interpellés aujourd’hui et nous poser la question de savoir par quel cheminement spirituel des chrétiens évangéliques[21] en sont venus à soutenir des hommes politiques comme Bolsonaro au Brésil ou Trump aux Etats Unis.

Ces exemples nous montrent la nécessité de ne jamais relâcher notre prière pour demander à Dieu plus de discernement.

 

Dérive de l’Entre-soi

* En deuxième lieu leur mode de fonctionnement, très fusionnel, avec les recommandations de Jean, d’amour entre frères et sœurs (v.1) : ceux qui aiment Dieu … aiment aussi ses enfants.

Cette recommandation pourrait sembler restrictive et limiter le commandement d’aimer, à nos frères et sœurs « en Christ », alors que Jésus nous commande d’aimer notre prochain sans distinction. Il va même bien plus loin : Aimez vos ennemis, aimez ceux qui vous haïssent[22].

Les communautés johanniques vivaient en permanence dans cet amour-agapè[23] entre frères, ce qui était pour elles un marqueur, un témoignage de leur différence.

Cela aussi peut nous interpeller : où est notre pratique de l’amour entre frères et sœurs ? En quoi nos relations entre frères témoignent-elles de notre fidélité au commandement de Christ ? Nos communautés, qui se disent « chrétiennes » ne sont-elles pas devenues des associations comme les autres où les relations entre membres ne sont ni plus ni moins chaleureuses qu’ailleurs. Comment dans ces conditions être témoins ?

 

Parler au monde

* En troisième lieu, leur vision du monde où règnent mensonge et ténèbres, ne leur donne guère envie de s’y fondre pour y accomplir l’autre commandement de Jésus[24]. Ils envisageaient plutôt leur communauté comme un rempart contre le monde,[25] certains, eux, d’être au bénéfice de la Vie Eternelle, ce monde « mauvais » étant condamné au néant. Leur fonctionnement s’apparentait à ce que nous appellerions aujourd’hui un « type secte »[26].

Ce faisant ils oubliaient ces passages de la prière sacerdotale : Je ne te demande pas de les ôter du monde, mais de les garder du Mauvais[27]. Ils ne sont pas du monde mais comme tu m’as envoyé dans le monde, je les envoie dans le monde.

Nos communautés donnent-elles vraiment le sentiment d’être envoyées dans le monde, de parler au monde ? Et si elles parlent au monde, le font-elles avec le bon langage ?

 

Des témoins

Pour conclure sur cette question, en ces temps troublés où nos gouvernants ont tendance à penser que pour régler un problème il suffit de rédiger une loi, fut-elle inappropriée, une parole unique, publique, de nos communautés, au nom de Jésus Christ pourrait avoir une certaine résonance.

Dans ce contexte, après des projets de loi « contre le séparatisme », « pour une sécurité globale », cent pasteurs et responsables d’Églises protestantes de différentes dénominations[28] ont pris publiquement la parole[29] dans une tribune intitulée « le courage des libertés » pour exprimer leur désaccord et leur crainte par rapport aux projets et propositions de loi qui sont actuellement dans le débat parlementaire. Lois porteuses d’attaques potentielles[30] contre les libertés religieuses garanties par les lois de 1905 et la liberté de conscience garantie par la déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Les protestants savent trop le prix qu’ils ont dû payer par de telles attaques.

Cette tribune, signée par cent personnes en leur nom propre, sans l’adoubement de leurs institutions, me semble significative d’une urgence à réagir, à parler au monde, au nom de celui dont nous prétendons être les disciples.

Elle fait écho à une initiative analogue, en Septembre 1941, dans un contexte autrement plus dramatique, la diffusion des thèses dites « de Pomeyrol »[31] en protestation contre les lois juives publiées par le gouvernement de Vichy[32].

 

Levons-nous, c’est « le prix à payer de la grâce qui nous est faite »[33].

 

Que cette année soit riche de bénédictions pour chacun de nous et pour nos communautés.

 

Amen.

 

François PUJOL

 


[1] 3 fois au chapitre 1 et en 22, 8

[2] Jean fut le seul à rester fidèle à Jésus au pied de la croix, d’où cette parole de Jésus adressée à Marie « Femme, voici ton fils. Il dit ensuite au disciple : « Voici ta mère. » Et depuis cette heure-là, le disciple la prit chez lui. (Jean 19, 26-27)

[3] Par ailleurs cité à de nombreuses reprises dans les 3 Évangiles synoptiques.

[4] Appelé également « Jacques le majeur », à ne pas confondre avec « Jacques le Juste », frère de Jésus, ou « Jacques le mineur », fils d’Alphée.

[5] La véritable conclusion de l’Évangile de Jean se trouve au chapitre 20, v.31 : « ces choses ont été écrites afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu'en croyant vous ayez la vie en son nom. »

[6] Jean 21,7 et 21,20

[7] Date et lieu attestés par un disciple de Jean à Ephèse, Polycarpe de Smyrne (70-155), qui lui-même a transmis ces informations à un de ses disciples, Irénée de Lyon (130-202). Ce passage de « témoins », inaugurant ce que l’on appellera la « succession apostolique ».

[8] (2 Jean 1 et 3 Jean 1). Un autre Jean se cache-t-il derrière « l’ancien » ?

[9] Etant assez courte, on peut envisager de la lire, avec profit, dans son intégralité. On y verra que son auteur utilise régulièrement l’expression « mes petits enfants », signe d’un âge avancé.

[10] Jean 3, 1-8

[11] Jean 3, 16-17

[12] Jean est le seul à relater cette prière, que Jean situe juste avant que Jésus et les siens ne se rendent au jardin de Gethsémané où Jésus sera arrêté. Les synoptiques (Mathieu 26,36 - Marc 14,32 - Luc 22,39) citent également une prière de Jésus, devant Pierre et les 2 frères Jacques et Jean, mais une prière au ton beaucoup plus humain et angoissé (Père, l’heure est venue, … éloigne de moi cette coupe…)

[13] « La vraie lumière était celle qui, venant dans le monde, éclaire tout homme…. mais le monde ne l’a pas connue. » (Jean1, 9-10)

[14] Philippiens 2, 6 : Lui (Jésus) est Dieu depuis toujours. Pourtant, cette égalité, il n'a pas cherché à la garder à tout prix pour lui. Mais tout ce qu'il avait, il l'a laissé. Il s'est fait serviteur, il est devenu comme les hommes, et tous voyaient que c'était bien un homme. Il s'est fait plus petit encore : il a obéi jusqu'à la mort, et il est mort sur une croix !

[15] Jean 3, 8

[16] Ces dérives étaient surtout « unitariennes », niant le principe du Dieu Trinitaire.

[17] Le 30ème synode de l’Église Réformée de France s’est tenu en Juillet 1872. Le précédent s’était tenu en 1659, pour cause de révocation de l’Edit de Nantes. Après 2 siècles, il était temps de vérifier si tous les « protestants » partageaient la même foi, confessaient le même Seigneur. Ce fut un échec.

[18] Réinsérés en 1789 dans le corps social après un siècle de clandestinité subie, protégés dès 1801 par le régime concordataire, les protestants s’engagèrent avec énergie dans la société civile. De nombreux pasteurs devinrent député ou sénateur, mais au lieu que cet engagement dans la société civile soit pour eux un témoignage de leur foi, c’est leur foi qui s’est imprégnée de la société civile au point de ne devenir qu’un humanisme teinté d’un vague déisme édulcoré : La résurrection étant envisagée d’un point de vue spirituel, la crucifixion comme une allégorie.

[19] Dont le fond théologique est de savoir quel sens nous donnons à l’expression « l’autorité des écritures » et notre engagement vis-à-vis d’une confession de foi.

[20] Elle ne fait que parasiter notre fonctionnement interne comme l’a montré le Synode National de Sète en 2015 à propos de la bénédiction de couples de même genre, ou la rédaction de notre nouvelle déclaration de foi, suite à la fusion Luthéro-Réformée de 2013.

[21] Les mêmes assez souvent adeptes de la « théologie de la prospérité », qui instrumentalise quelques versets des Ecritures sortis de leur contexte, au plus grand « bénéfice » de quelques « Méga-Church » et leurs dirigeants.

[22] Dans le Sermon sur la Montagne (Matthieu 5, 44)

[23] C’est l’amour chrétien, dénué d’enjeu, totalement désintéressé, sans connotation de possession, ce qui répond également à la définition de l’amour de Dieu pour l’Humanité.

[24] Matthieu 28, 19-20 : « Allez, faites de toutes les nations des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu'à la fin des temps ».

[25] 1 Jean 3, 13 : « Ne vous étonnez pas, frères, si le monde vous hait ».

[26] Voici ce qu’en dit Ernest Renan dans « Les apôtres » (1866) : « Très-vite ils prirent l’habitude de vivre ensemble, dans une même foi et dans une même attente, créant beaucoup d’habitudes communes. Beaucoup de préceptes de Jésus portaient à cet idéal de vie évangélique. La communauté devenait un asile au milieu du monde, un espace réservé pour la vie de l’esprit, une petite confrérie intime, traçant une haie autour d’elle pour écarter les soucis qui nuisent à la liberté du royaume de Dieu. Tous vivaient en commun, n’ayant qu’un cœur et qu’une âme. Ils prenaient leurs repas ensemble, et continuaient d’y attacher le sens mystique que Jésus avait prescrit, de sorte qu’ils faisaient aux païens l’effet d’une secte communiste. Il faut se rappeler que les Esséniens avaient déjà donné le modèle de ce genre de vie. ».

[27]  Dans la TOB. Le « monde mauvais ».

[28] Luthéro-Réformés, Evangéliques, Baptistes.

[29] Mediapart (3 Décembre 2020)

[30] Ou avérées : Par exemple le refus de France Télévisions de passer un spot (payé) d’appel aux dons pour l’œuvre des Chrétiens d’Orient… au nom de la laïcité et pour éviter de choquer certains téléspectateurs (lesquels ?? !!)

[31] Du nom de la communauté des diaconesses à St Etienne du Grès (13130), par 16 pasteurs et laïcs, en leur nom propre, en réponse à la création quelques mois plus tôt, du Commissariat général aux questions juives. Elles furent diffusées par des canaux « officiels » et clandestins, dont « Témoignage Chrétien » qui venait de se créer clandestinement à Lyon.

[32] En Mars 1941.

[33] L’expression est de Georges Casalis, l’un des 16 signataires.