Prédications Protestantes dans les Alpes du Sud

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DIMANCHE 12 mai 2019

Culte à Orpierre (05700)

 

 

Lectures du Jour :

1 Corinthiens 1, 26 2,5

Actes 13, 14-52

Jean 10, 27-30



Théologie de la croix

 

Si vous alliez dans la cellule du rez-de-chaussée à la Maison d'arrêt de Gap, vous découvririez sur l'un des murs une reproduction personnelle (par un détenu), du retable d'Issenheim.

On y voit un Christ figé dans les souffrances de l'agonie, le corps recouvert de plaies.

Le retable d'Issenheim - que vous pouvez admirer au musée Unterlinden de Colmar - était le maître autel de la chapelle des Antonins, ordre mendiant qui recueillait et soignait comme il pouvait les personnes atteintes d'ergotisme, une maladie transmise par l'ergot du seigle, un champignon microscopique, aux symptômes terrifiants[1].

Le Christ d'Issenheim comme sa copie naïve dans cette cellule de la Maison d'arrêt de Gap ou encore le Christ de Paul, c'est le même. C'est ce Christ si humain qu'il partage même avec nous nos douleurs, nos souffrances, nos malheurs, nos morts. C'est même lui qui nous devance dans les pires moments de nos existences pour nous frayer un chemin de vie, au-delà des mots (M.O.T.S), au-delà des maux (M..A.U.X.).

Quand Paul écrit : « j'ai jugé bon, parmi vous, de ne rien savoir d'autre que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié » il ne dit rien d'autre que cette présence de Dieu – présence inexplicable par la raison, présence qui échappe à toute logique - ... cette présence de Dieu là même où aucun d'entre nous ne l'attend, ne l'espère, ne le cherche.

Dans le Christ crucifié, Dieu se montre aux antipodes des idéaux humains de puissance, de performance, de domination, de maîtrise, et dont nous avons même fini par l'affubler puisqu'il est celui qui terrasse la mort dans la résurrection.

En passant un peu trop vite sur le supplice du Golgotha, nous faisons encore une fois du Christ, un super-héros, plus fort que la mort... alors qu'au contraire, le Christ subit la mort, subit la croix. Il ne fait pas semblant.

Et c'est là que réside l'Évangile tout entier. Ce n'est pas un Christ ressuscité que Paul annonce à la communauté de Corinthe. Et c'est cela qui doit attirer notre attention. Ce n'est pas le Christ du matin de Pâques qu'il proclame, mais le Christ du vendredi-saint.

Parce que c'est là, dans nos vendredis-saints à nous que nous avons le plus besoin de Dieu. Sans vendredi-saint, Pâques est une supercherie. Sans la torture de la mort, sans la morsure du mal, la résurrection est une farce.

Et à notre époque où certains rêves de tout augmenter par la technologie - on parle d'humain augmenté et de réalité augmentée - c'est un Christ diminué que nous prêchons.

À notre époque où certains rêvent de conquérir l'espace à défaut de se battre pour l'humanité, c'est un Christ terrestre, bien campé dans notre humanité - torturée et tortueuse - que nous proclamons.

À notre époque où le fascisme est tendance, où la pureté des origines et la pureté des sentiments s'érigent en doctrine du salut, c'est en un Christ impur, impropre, malade, foutu, que nous croyons.

À notre époque où les Avengers et autres super-héros règlent leur compte au mal sur les écrans géants des cinémas, c'est en prisons, en soins palliatifs, en maisons de retraite, dans les couloirs de la morts de Dallas ou de Jakarta que nous voyons le Christ.

Voilà en quelques mots ce qu'on appelle la théologie de la croix.

Luther ne s'y est pas trompé. C'est le Christ de la croix bien plus que celui du tombeau vide qui nous parle. C'est pourquoi la haine réformée des crucifix dans les temples m'interroge.

Car elle est le reflexe du rejet d'un certain catholicisme. Or le Christ de la croix n'est pas catholique. Tout autant que celui du tombeau vide n'est protestant. Le Christ n'est même pas chrétien puisqu'il est un messie juif. Un crucifié qui se révèle être Dieu. En plein milieu de nos croix à nous.

Et toi, ton messie, qui est-il ?

Où est ton Christ, ce matin ?

Ne le cherche pas dans tes belles idées, tes belles images. Ne le cherche pas dans tes succès, dans tes réussites, dans tes prodiges. On n'a pas attendu le Christ pour faire des choses bonnes et belles. Construire les pyramides d'Égypte, inventer la philosophie, les mathématiques, la médecine... découvrir l'amour et l'art de vivre.

On n'a pas attendu l'Évangile pour croire en Dieu et aux miracles. On n'a même pas attendu le christianisme pour croire en la vie plus forte que la mort et à l'éternité.

Alors c'est quoi notre truc à nous les chrétiens ? C'est quoi notre spécificité par rapport aux autres croyances, religieuses ou profanes ? C'est quoi, bon sang, notre marque de fabrique ?

C'est quoi être chrétien ?

Être chrétien, c'est voir Dieu là on ne peut pas le voir, là où on ne veut pas le voir : dans l'échec, la honte, la dégradation, l'humiliation, le déshonneur. Bref dans tout ce que nous exécrons, tout ce dont nous nous écartons parce que nous en avons peur. Oui, ça fait peur de voir Dieu patauger dans ce qu'il y a de plus dégueulasse en nous. On veut lui dire : « sort de là, ce n'est pas un lieu pour toi ! ». Et pourtant c'est là qu'il veut être, dans chaque supplice, dans chaque injustice. Dans l'humanité qui a faim, qui a mal. Dans l'humanité qui subit, qui agonise. Dans l'humanité qui lutte et qui souffre.

Dans chaque prison, dans chaque maison de retraite, dans chaque hôpital, dans chaque lieu de souffrance, il y a un crucifié qui nous devance pour nous donner d'aimer cette humanité qu'on n'aime pas et qui est pourtant la nôtre aussi.

« J'ai jugé bon, parmi vous, de ne rien savoir d'autre que Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié »

Non pas que Dieu veuille la souffrance mais qu'il veuille la vivre. Avec nous. Pour nous. Par nous. Chacun de nous donne corps au Christ dans notre monde d'aujourd'hui. Comme le Christ donne corps à notre humanité.

Alors, si vous n'irez jamais à Colmar voir le retable d'Issenheim, si vous n'irez jamais dans la cellule du rez-de-chaussée de la Maison d'arrêt de Gap... vous pouvez toujours contempler en vous celui qui du haut d'une croix dit : « je suis avec toi, jusqu'au bout, comme je l'ai toujours été dans les pires moments de ta vie »

 

Amen

 

Pr Arnaud Van Den Wiele


[1] Voir l’affaire du pain maudit, à Pont Saint-Esprit en 1951