Prédications Protestantes dans les Alpes du Sud

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Dimanche 20 novembre 2011

Trescléoux (05)

Lectures du Jour :

Matthieu 25, 31-46

Ezéchiel 34, 11-17

1 Corinthiens 15, 20-28






Jugement des nations… Et la grâce, alors ?


Au premier abord, reconnaissons-le, voici un texte particulièrement inquiétant ! Le paradis pour ceux qui auront fait le bien, l'enfer pour ceux qui auront fait le mal (ou qui se seront abstenus de faire le bien...).

C’est le jugement dernier, où les comptes sont réglés au grand tribunal de l'au-delà, sous la présidence du Tout-Puissant! C’est l’explication des scènes représentées par des gravures ou des tableaux du Moyen Age ou sculptées dans la pierre des tympans des églises et des cathédrales. On y voit ceux de droite bienheureux au Paradis et ceux de gauche torturés et brûlés en Enfer.

Et l’on est surpris de lire ce texte, qui, pris au premier degré, semble justifier ce que l’on a pu souvent lire ou entendre jusqu’au siècle dernier, et qui est pour nous l’exemple type de l'aliénation religieuse, mêlant promesse du paradis, peur de l'enfer et rétribution au mérite.


En effet, quand on a lu l’essentiel de l’Evangile, quand on y a vu l’attitude de Jésus envers les autres, même les « méchants » et les pêcheurs, les trop religieux comme ceux qui ne le sont pas assez, on sait que Dieu est amour et qu’il aime chacun de ses enfants, même s’il est son ennemi. C’est ça la Bonne Nouvelle. Et comme le dit l’apôtre Paul « en Christ nous ne sommes vraiment plus sous la crainte de Dieu, car l’amour parfait de Dieu chasse toute crainte ».


Et pour nous rassurer, relisons ce qui est réellement marqué dans ce texte :

  • Jésus dit que celui qui a donné ne serait-ce qu'un verre d'eau à quelqu'un dans sa vie sera accueilli à sa grande surprise dans le Royaume de Dieu.
  • Et que celui qui a négligé une fois de donner un verre d'eau sera jeté dans le feu éternel.

Il est clair que toute personne est concernée à la fois par les deux cas de figure. La brebis et le bouc sont intimement mêlés en chacun de nous. Et un jugement qui sélectionnerait telle personne et rejetterait telle autre suivant ces critères n’est pas possible. La seule compréhension imaginable de ce texte est que le jugement de Dieu porte sur les actions et non sur les personnes. Rappelez vous, Dieu condamne le péché et pardonne au pêcheur.


Le sens de ce texte ne peut donc être celui qui nous surprend et qui nous choque à la première lecture et nous devons essayer de comprendre quel est son sens profond, quel est le message de Jésus.

Mais avant d’en tirer des conclusions il y a quelques précautions à prendre :

D'abord, ce texte n'est pas une description, mais une parabole. Autrement dit, il s'agit d'un langage imagé, symbolique, poétique, qui nous invite en tant qu'auditeurs, à en rechercher le sens. Le but de Matthieu en nous racontant cette parabole de Jésus n'est pas de nous livrer un prétendu savoir sur l'au-delà, mais de nous faire réfléchir à notre vie d’aujourd'hui ! La question est donc, au fil de notre effort de compréhension, de trouver l’appel que nous pouvons entendre dans ce texte. Une parabole cherche à nous déstabiliser, pour que nous puissions changer de regard sur Dieu, sur nous-mêmes et sur le monde. Et en tirer les conséquences dans nos décisions, nos relations et nos engagements.


Ensuite, il faut prendre garde à la place qu'occupe cette parabole dans l'ensemble de l'évangile de Matthieu. Ce qui est frappant, c'est qu'il s'agit là du dernier discours de Jésus avant sa Passion. Autant ici il est question d'un Fils de l'homme glorieux rendant ses jugements assis sur son trône de gloire... autant quelques versets plus loin, nous découvrirons un Fils de l'homme humilié et crucifié non plus dans la peau du juge mais dans celle de l'accusé ! Mais ici il est aussi le frère des tout petits, comme pour nous dire, déjà, que la place traditionnellement accordée à Dieu, celle du juge tout-puissant, n'est pas, en réalité, celle que va occuper le Christ. La croix nous montrera Dieu à une autre place que celle du juge tout-puissant. Et si Matthieu semble au premier abord se fondre dans le schéma religieux classique du jugement et de la rétribution au mérite, c'est en réalité pour mieux détruire ce schéma, pour en quelque sorte le faire éclater de l'intérieur!


Enfin, il ne faut pas oublier que le mot "jugement" dans la Bible n'a pas le sens de "condamnation" mais plutôt celui d’ "évaluation". Dans l'univers biblique, une parole de jugement n'est pas destinée à faire peur en brandissant la menace du châtiment (même si c'est souvent comme cela qu'on l'entend !); elle cherche plutôt à provoquer chez l'auditeur une interrogation sur soi, une remise en question de sa compréhension du monde. En d'autres termes, la parole de jugement a pour objectif de mettre en question nos idées, nos pensées, nos habitudes, nos croyances et nos pratiques. Mettre en question l'ordre établi, c'est inviter à l’évaluation et, par conséquent, susciter une prise de conscience et un sursaut de responsabilité.


Ces remarques étant faites, venons-en maintenant au vif du sujet. Ne nous préoccupons pas d’une hypothétique condamnation, mais du jugement, en fait de l’évaluation, de notre action dans ce monde et de ce que Jésus nous demande.

On ne peut pas se réclamer de l'Evangile pour fuir le monde. C'est dans le monde, au cœur des réalités humaines, sociales, économiques et politiques, que le chrétien est appelé à vivre sa foi. Beaucoup de gens cherchent dans l'Eglise une forme de quiétude spirituelle, une sorte de refuge qui permettrait d'être à l'abri des dures réalités de ce monde. Il y aurait donc ce qui se passe à l'Eglise d'un côté, et de l'autre sans aucun rapport ce qui se passe dans la famille, au travail, dans les urnes et plus largement dans la société... C'est un contre-sens ! Le message de l'Evangile, c'est la Parole qui vient habiter dans le monde, qui vient s'y inscrire et y laisser sa trace. On ne peut pas vivre en fidélité à l'Evangile en fuyant le monde. Nous n'avons pas d'autre lieu que le monde pour vivre notre vocation de chrétiens. C'est la raison pour laquelle, dans la parabole, le Fils de l'homme condamne l'attitude de ceux qui ne se seront pas préoccupés de leur prochain en situation de précarité, de détresse et de fragilité. Si on déserte le monde et ses problèmes en croyant qu'ainsi on va se rapprocher de Dieu, si on se détourne de son prochain blessé en croyant qu'ainsi on va se consacrer entièrement à Dieu, on fait fausse route. Dieu n'a pas d'autre demeure que le monde, Dieu n'a pas d'autre visage que celui de notre prochain (c'est pourquoi l'amour de Dieu et l'amour du prochain sont inséparables). La foi nous libère, certes, mais elle nous libère pour servir, et non pas pour que nous nous repliions sur nous-mêmes.


On n'y pense pas souvent, mais les églises de la Réforme n’ont pas perpétué la division de la société entre ceux qui priaient dans les monastères et ceux qui travaillaient dans le monde. Elles n’ont pas créé d’ordres monastiques contemplatifs. Il n'était plus nécessaire de se retirer du monde pour aller "faire son salut", car Dieu donne le salut à chaque femme et à chaque homme où qu'ils vivent et quelle que soit leur condition. En conséquence, aussi bien Luther que Calvin ont insisté sur la nécessité de s'engager dans le monde, car c'est là, et pas ailleurs, que se vivent les réalités spirituelles


Si le monde est le lieu de notre vocation, si le visage du prochain peut refléter la présence de Dieu, c'est là encore un grand bouleversement par rapport aux conceptions religieuses traditionnelles. Il est tout à fait extraordinaire, et à bien des égards scandaleux et inassimilable, que le Fils de l'homme s'identifie à celles et ceux qui dans le monde sont les plus petits. Souvent on se pose la question : où est Dieu? Et en particulier: où est-il quand ça va mal? Et voilà que le Fils de l'homme, le Christ, le Seigneur, celui à qui toute autorité a été remise par le Père, voilà qu'il nous attend sous les traits de celles et ceux qui ont faim et soif, qui sont étrangers, nus, malades et en prison ! La folie de l'Evangile est bien perceptible dans ce changement radical de point de vue. Non seulement nous avons ici une invitation à nous engager dans le monde au service des plus petits, mais encore il nous est dit qu'avec ces plus petits c’est Dieu lui-même que nous trouvons. Et par conséquent, ce qui aux yeux du monde apparaît sans valeur à cause de sa faiblesse, de sa nullité et de sa non-rentabilité, se révèle aux yeux de la foi être ce qu'il y a de plus précieux, un trésor sans prix. 


L'engagement du chrétien dans le monde au service des plus petits n'est donc pas une simple affaire de morale pour se donner bonne conscience: c’est ce qui donne à toute existence sa vraie valeur. C'est pourquoi le service n'a rien à voir ni avec la servitude ni avec la servilité. L'Evangile est vraiment une conversion du regard qui entraîne une conversion dans la manière d'être et dans la manière d'agir. L’Evangile est, en quelque sorte, une révolution !


Engagement, solidarité et service peuvent prendre des formes très diverses et pas forcément spectaculaires. Ce peut être dans le cadre de la famille, se soucier d’un parent éloigné, isolé, que l’on ne prend jamais le temps d’appeler, dans le cadre de la paroisse de participer aux visites aux personne âgées, isolées ou hospitalisées, mais c’est beaucoup plus général et divers que cela. Vos amis, vos voisins, l’inconnu qui passe sont aussi « ces plus petits qui sont les frères du Christ ».

Et cela ne se limite pas à des rencontres ou actions individuelles : Nombre d’associations ont pour objet de vous permettre de rendre service à votre prochain, bénévolement, dans un domaine ou un autre. On ne peut pas se désolidariser du monde qui nous entoure, au contraire: nous avons vocation à nous rendre solidaires du destin collectif de l'humanité. Beaucoup des avancées sociales dont nous bénéficions ont été le fait dans les siècles passés, de chrétiens convaincus, qui se sont engagés parce que ne pas s’engager aurait signifié renoncer au combat et abdiquer toute responsabilité. Or c’est bien à la liberté et la responsabilité que chacun d’entre nous est appelé par le Christ.


Enfin, pourquoi ne pas parler aussi de la politique. Mis à part l’envie et l’abus de pouvoir qui gangrène l’action des hommes dans bien des domaines et dans celui là en particulier, c’est le lieu privilégié pour organiser et faciliter la vie d’une collectivité, qui est aussi formée de « ces petits, frères du Christ ».


Je ne m’étendrai pas plus sur toutes ces possibilités. Elles se présentent d’elles mêmes à vous ; l’essentiel est le regard que vous portez sur l’autre et l’amour que vous lui donnez.


Nous ne nous sauverons pas nous-mêmes par nos actes, nous ne gagnerons pas notre salut par nos engagements, le propos de la parabole n'est pas là. Le service n'est pas méritoire. En revanche, nous nous fourvoyons si nous pensons que le salut qui nous est gratuitement accordé n'a pas vocation à se traduire dans notre vie quotidienne, dans nos actes et dans nos engagements. Le service n'est pas le moyen d'obtenir le salut, mais la manière de le vivre. Et si l'on se croit dispensé du service parce qu'on est sauvé par la grâce, alors en réalité on n'a pas compris ce que veut dire être sauvé par la grâce. Le salut par la grâce, c'est être libéré du souci de soi-même pour pouvoir se tourner vers le monde en y exerçant sa responsabilité.


L'attrait pour le ciel ne peut pas nous faire mépriser la terre. Père, que ton règne vienne, sur la terre comme au ciel!


Amen.


Jean Jacques Veillet