Prédications Protestantes dans les Alpes du Sud

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Dimanche 24 Septembre 2017 

Trescléoux (05700)


Lectures du Jour :

Esaïe 55, 6-9, 

Philippiens 1, 20-27, 

Matthieu 20, 1-16






L’amour au-delà de la Justice


Frères et sœurs

Vous croyez au hasard ? Moi, pas. À peine à quelques concours de circonstances.

Alors que notre pays est agité par la loi travail et ses débats, ses polémiques, ses défilés, avoir aujourd’hui comme lecture cette parabole des ouvriers de la dernière heure et de derniers qui seront les premiers, je ne peux qu’y voir un signe ! (ou une provocation !)


A voir l’âpreté de ces débats électoraux, entre le travailler plus pour gagner plus et le revenu universel pour tous depuis la naissance, nul doute que le travail est au cœur du sens de la vie de chacun.

Car le travail n’est pas pour nous seulement le moyen de vivre ou survivre, c’est bien plus que cela, c’est le moyen de s’insérer, d’exister dans la société, le moyen de montrer qui l’on est, ce que l’on sait faire, de quoi l’on est capable, en un mot, de se réaliser. Un travail, ce n’est pas seulement accomplir une tâche, mais on s’accomplit soi-même dans son travail, même si aujourd’hui, par un glissement qui n’est pas seulement sémantique, cela devient plus difficile lorsque l’on en est réduit à « occuper un emploi », ce qui est aussi un glissement du sens du travail lui-même.


Cette parabole nous montre encore une fois, qu’à 2000 ans de distance l’homme n’a pas changé, ses ressorts restent les mêmes. En ce sens, cette question du travail a une dimension anthropologique, elle touche l’homme dans son essence même, dans ce qu’il a de permanent, dans son altérité, car le travail, c’est aussi la tâche que le Créateur nous a assignée pour gérer sa création.

(Et Luther va approfondir cette question de la relation du chrétien au travail. Pour Lui, le travail est une tâche que Dieu a donnée à accomplir aux hommes : la profession devient une vocation, le moyen de vivre d'une manière agréable à Dieu. La vocation du chrétien est de rendre Gloire à Dieu à travers son métier[1], son travail, d’où son obstination à prospérer, dans la modestie, sans aucune ostentation[2], en rendant toujours Grâces à son Seigneur.)


Lorsque Jésus s’aventure sur ce terrain, il prend un gros risque, car il ne peut que recueillir murmures et chuchotements, comme à chaque fois qu’il prend la parole : murmures des pharisiens[3], murmures des juifs[4], murmure de la foule qui le suit, dont une partie l’abandonnera, murmures des disciples eux-mêmes[5], puis plus tard murmures dans les premières assemblées chrétiennes, des juifs convertis à Christ voyant arriver des païens, eux-mêmes convertis[6], que Paul exonère entre autres de la circoncision et des interdits alimentaires.


Chaque fois c’est le même scénario : les murmures viennent de ceux qui se sentent atteints dans leur légitimité par les paroles de Jésus. Ce sont les murmures des méritants contre les fainéants[7], des fourmis contre les cigales. C’est le cri de ceux qui réclament justice, justice pour eux-mêmes bien sûr, victimes d’un manque de considération, qu’ils revendiquent. « Nous ne sommes pas considérés ! ». Peut-être avons-nous nous-mêmes prononcé un jour cette phrase.


C’est l’histoire du fils aîné face au retour de son frère, qui se sent agressé par la fête que son père veut organiser. Mais la justice qu’il réclame n’est-elle pas le faux nez de la jalousie et de l‘envie ?


Et nous sommes tous un jour ou l’autre pris en flagrant délit de nous considérer dans le camp des victimes, victimes d’une injustice énorme : non pas que notre salaire soit trop faible, non pas que notre travail soit mal rémunéré, ou notre contrat pas respecté. Non, l’injustice, le scandale, c’est que nous ne gagnons pas plus que le voisin, nous qui sommes bien plus méritants que lui.


C’est à peu de choses près la réaction des ouvriers de la première heure, qui ne se plaignent pas de leur salaire, convenu à l’avance, mais qui murmurent de ne pas gagner plus que les ouvriers de la dernière heure compte tenu de leur plus grand mérite.

2000 ans plus tard, malgré tourtes les paraboles de Jésus que nous connaissons par cœur, nous continuons nous aussi de raisonner sur des critères de mérite, de rétribution, voire de compétition.

C’est effectivement l’un des moteurs dominants de notre société où l’on parle régulièrement de « l’avancement au mérite ».


Mais est-ce bien de cela que Jésus parle ?

Première phrase du 1° verset : le Royaume des cieux est semblable à : Après les 7 paraboles du Royaume en Matthieu 13, l’évangéliste revient sur cette question, mal comprise par les disciples qui continuent de se chamailler pour savoir qui sera le plus grand parmi eux[8], dans le Royaume, ce à quoi Jésus répond, le plus grand parmi vous sera celui qui se fera votre serviteur.

Inversion des valeurs et remise en cause de leur hiérarchie, récurrente chez Jésus : celui qui s’abaisse sera élevé et, ce matin, les derniers seront les premiers.

Mais cette inversion des valeurs est-elle juste ? Lorsque nous l’invoquons, Oh Dieu juste et bon, n’associons-nous pas 2 termes incompatibles ?

Le maître lui-même se déclare « bon »pourquoi c e regard mauvais devant la manifestation de ma bonté ? (v.15), mais il ne se déclare pas jute, du moins pas au sens des hommes.

Et Esaïe dans notre seconde lecture, nous éclaire : Mes pensées sont au-dessus de vos pensées, revenez vers moi, l’Eternel, renoncez à votre iniquité, j’aurai pitié de vous, car je ne me lasse pas de pardonner.


La justice de Dieu est dans le pardon, la miséricorde, mot tombé en désuétude mais qui dit tant de choses : acte de pardon, indulgence envers le coupable, en un mot une grâce imméritée.

Et voilà le mot-clé : la justice de Dieu c’est la grâce, accordée à quiconque, à n’importe quel moment de sa vie.

De même que dans Esaïe, Dieu est prêt à racheter celui qui se repent de son iniquité, Dieu est prêt à faire entrer dans son Royaume les ouvriers de la dernière heure sans se préoccuper du pourquoi ils sont encore désœuvrés à 5 heures du soir[9]. Cela ne l’intéresse pas, pour peu que ceux-là soient prêts à entrer, en confiance, dans le Royaume, c’est à dire, selon Luther, dans la communauté des chrétiens.[10]


Mais pour cela, c’est déjà clair pour Ésaïe, 6 siècles avant Jésus, il n’y a pas de grâce sans repentance.

En revanche, et c’est le sens de la parabole, la Grâce ne se négocie pas, il n’y a pas un peu plus ou un peu moins de grâce, il y a la Grâce, totale et entière, ce don d’amour absolu, pour laquelle il n’y a rien d’autre à faire que la recevoir comme cette perle de grand prix. Mais on peut aussi la refuser[11] ou passer à côté.


A ce stade il n’est pas inutile, comme souvent, de lire ce qui s’est passé juste avant cette parabole.

A la fin du chapitre 19 (v.16-25), donc, Jésus rencontre le jeune homme riche, tout heureux de lui annoncer qu’il respecte la Loi dans son intégralité, mais il n’est pas sûr que cela soit suffisant pour le faire accéder à la vie éternelle[12]. D’où cette question : que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle? Que me manque-t-il encore? Et Jésus de répondre, Tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres !

Et ce jeune homme, emmuré dans sa course sans issue à la pureté, à la perfection, vient de prendre conscience que la perfection lui était inaccessible. Il n’écoute même pas la fin de la réponse de Jésus (v.21) et repart la tête basse.

La perfection n’est pas accessible à l’homme, mais il y a autour de nous, beaucoup de « presque parfaits » qui récriminent contre ces « très imparfaits » qui ont perdu tout sens moral, ces hédonistes qui ne vivent que pour eux-mêmes, ces exploiteurs du système, ces combinards, etc…

Alors ces presque parfaits font monter vers Dieu cette prière Merci Seigneur de n’être pas comme eux, comme ce pharisien en Luc 18(9-14)


Mais est-ce bien ce genre de prière que Dieu attend de nous ?

Bien sûr que non.

En revanche, il a une oreille attentive pour celle de ce publicain tout contrit et repentant, qui n’ose regarder nulle part ailleurs que ses chaussures Seigneur, sois apaisé envers moi, qui suis un pécheur

Mais cette supplique est en même temps, pleine d’espérance et d'humble confiance dans la miséricorde divine. Lui, le publicain, si éloigné de la justice et de la perfection, par son humilité, est justifié aux yeux de Dieu et pourra s'en aller, le cœur renouvelé d'une justice retrouvée.


C’est exactement le sens de cette même pièce d’argent donnée à tous les ouvriers, reçue indépendamment de leurs supposés mérites respectifs. Jésus indique ainsi que la Grâce est la même pour quiconque accepte de la recevoir.

Alors, frères et sœurs, vers qui ira cette Grâce ? Le pharisien ou le publicain, l’ouvrier de la première ou de la dernière heure, le fils aîné ou le fils prodigue ? Auquel d’entre eux Jésus pourra-t-il dire va, ta foi t’a sauvé ?[13]


Alors, frères et sœurs, il ne nous reste plus qu’à courir rejoindre nos « très imparfaits » voisins, leur annoncer cette bonne nouvelle, leur raconter cette parabole et leur expliquer son sen profond, afin qu’eux aussi rejoignent le Royaume des Cieux, ici et maintenant.


Amen !


François PUJOL


[1] Dans ses écrits, Luther utilise d’ailleurs le même mot : Beruf, pour désigner vocation et métier.

[2] Et c’est ainsi que selon Max Weber, les Réformés des 16° et 17° siècle, ont inventé le capitalisme moderne, sur les deux rives de l’Atlantique.

[3] Voir Luc 5, 30

[4] Voir Jean 6,41

[5] Voir Jean 6,61

[6] Voir Actes 10

[7] Encouragés en cela par le président Macron lui-même

[8] Matthieu 18, 1 et Luc 22, 24. Jacques et Jean font même intervenir leur mère !

[9] La onzième heure

[10] Confirmation que le Royaume, c’est déjà ici et maintenant, et pas seulement pour « après », dans un au-delà incertain.

[11] Et en assumer les conséquences

[12] Convaincu que cette accession dépend de lui seul

[13] Voir dans l’Évangile de Luc : la prostituée (7/50), la femme hémorragique (8/48), le chef de la synagogue (8/50), le lépreux samaritain (17/19), l’aveugle mendiant (18/42)