Prédications Protestantes dans les Alpes du Sud

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DIMANCHE 14 février 2016

Culte à Trescléoux (05700)

2° Dimanche de Carême

Textes bibliques:

- Genèse 15, 5-18
- LUC 9, 28-36

- Philippiens 3,17-4,1


La Transfiguration


L’histoire de la transfiguration de Jésus que nous venons d’entendre ne nous parle pas d’emblée aujourd’hui. Elle nous saisit et nous impressionne peut-être, elle nous émeut ou nous intrigue à la manière d’un tableau surréaliste, d’une image fantastique ou encore d’une peinture naïve. Comme certaine œuvres d’art, certains textes demeurent en partie hermétiques pour nous, car il nous manque la clé ou le code pour y entrer. Si nous ne voulons pas en rester à la surface de l’histoire de la transfiguration de Jésus, à ses aspects anecdotiques ou merveilleux, mais cherchons au contraire à déchiffrer le sens et l’intention qui l’animent en profondeur, il nous faut trouver une porte et un chemin pour y accéder.

Il s’en présente, en effet, plusieurs quand nous lisons et examinons l’histoire de la transfiguration de Jésus telle que Luc nous la raconte et l’insère dans son évangile, dans le récit complet et bien ordonné –ce sont ses propres mots (1,3)- qu’il nous donne de la vie et du ministère de Jésus du début à la fin. Quels sont l’enseignement et le message que l’évangéliste a voulu communiquer aux Églises et aux chrétiens de son temps, dans les années 80 à 90 de notre ère ?


Mais Luc n’est pas l’auteur ou le créateur de l’histoire de la transfiguration de Jésus ; son récit s’appuie sur des traditions et des sources plus anciennes. Il s’inspire manifestement du récit de Marc, mais Marc lui-même n’a fait que reprendre une tradition orale remontant, même si cela nous échappe en grande partie, aux trois disciples qui étaient avec Jésus sur la montagne : s’ils ont gardé le silence un temps, jusqu’au départ de Jésus, ils ont dû en parler par la suite. Il y a quelque vérité dans l’évocation de la deuxième épître de Pierre : « Cette voix, nous-mêmes nous l’avons entendue venant du ciel quand nous étions avec lui sur la montagne » (II Pierre 1,18). Certains commentateurs modernes parlent, à propos de la transfiguration de Jésus, de légende, de mythe ou -ce qui est sans doute plus pertinent- de création postpascale au sein de l’Église primitive. Il est certain que l’histoire de la transfiguration de Jésus a connu, au cours d’une transmission vivante au sein des premières communautés chrétiennes, des reformulations diverses. Elle comporte aussi des traits mythiques ou symboliques indéniables, comme la montagne où se déroule la scène ou la nuée comme signe de la présence divine. On ne peut cependant pas écarter d’emblée le fait qu’elle puisse être l’écho d’une expérience mystique réelle et prégnante vécue par Jésus et ses disciples. Une telle expérience n’a rien d’invraisemblable, étant donné ce que nous savons d’eux par les évangiles d’une part et, de l’autre, de la présence de courants mystiques et apocalyptiques au sein du judaïsme de l’époque.

Comme tout événement historique et toute expérience humaine, la transfiguration de Jésus ne nous est accessible qu’indirectement, a travers les lectures et les interprétations qui en sont données. Il a celles de Marc et de Luc, également celle de Matthieu plus proche de Marc. Il y a les commentaires, les méditations, les sermons et les représentations –vitraux et tableaux- qui, tout au long de l’histoire du christianisme, ont traité, de diverses manières, du thème de la transfiguration de Jésus. Il y a en particulier les icônes orthodoxes qui sont moins des représentations qu’une interprétation théologique de la transfiguration de Jésus. Celle-ci tient une place centrale dans la théologie et la spiritualité orthodoxes, comme contemplation mystique du Christ en gloire introduisant le croyant et priant dans le mystère de la Trinité. Les Églises de la Réforme, plus attachées à l’incarnation et à l’humanité de Jésus, sont bien plus réservées à l’égard de cette histoire avec son côté surnaturel. Plus que sur la transfiguration de Jésus elle-même, nous insistons sur la nécessité de redescendre de la montagne pour retourner dans le monde et la vie de tous les jours et y témoigner de notre foi.


Mais aujourd’hui, nous voulons prendre le temps de relire et de méditer l’histoire de la transfiguration de Jésus chez Luc, en étant attentifs aussi bien à l’histoire elle-même, à la manière dont Luc la reformule, qu’à la place qu’il occupe dans la trame de son récit de la vie et du ministère public de Jésus. C‘est pratiquement à la fin du séjour et de l’activité de Jésus en Galilée, sa patrie, que se situe sa transfiguration sur une montagne galiléenne en présence de trois de ses disciples, Pierre, Jean et Jacques, son frère. Il suffit de parcourir l’évangile pour avoir une idée des rencontres, des paroles et des gestes qui ont marqué l’activité de Jésus en Galilée. Plus tard, devant le centurion Corneille à Césarée, Pierre résumera l’activité de son maître en ces termes : « Il est passé partout en bienfaiteur, il guérissait tous ceux que le diable tenait asservis, car Dieu était avec lui » (Actes 10,38). Si Jésus s’est tourné vers les foules galiléennes, vers les malades, les pauvres et les pécheurs, il a aussi rassemblé des disciples autour de lui, en particulier le groupe des Douze qui l’ont accompagné et ont été les témoins privilégiés de ses paroles et de ses gestes. La coïncidence est frappante : c’est au moment même où Pierre, l’un des Douze, confesse ouvertement qu’il est « le Christ de Dieu », c’est-à-dire son Messie, que Jésus annonce à ses disciples les épreuves qui l’attendent à Jérusalem où doit s’achever sa mission : « Il faut que le Fils de l’Homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes (c’est-à-dire le sanhédrin, le conseil des autorités religieuses juives de Jérusalem), qu’il soit mis à mort et que, le troisième, jour, il ressuscite » (Luc 9, 22). Jésus demande à ses disciples de le suivre sur le chemin qui le conduit à Jérusalem et à sa Passion. Mais les disciples en sont-ils capables ? Ont-ils seulement compris les paroles de Jésus ? La transfiguration de Jésus a lieu « environ huit jours après ces paroles » ; elle est en quelque sorte une réponse à l’appréhension et à l’incompréhension des disciples et une confirmation des paroles de Jésus. Deux traits ressortent plus particulièrement de l’histoire telle que Luc la raconte. Il informe, d’une part, le lecteur de ce dont s’entretiennent Moïse, Élie et Jésus : « ils parlaient de son départ (littéralement de son exode) qui allait s’accomplir à Jérusalem ». Le mot « exode » désigne sans ambiguïté la mort de Jésus, qui sera l’accomplissement des Écritures que représentent Moïse et Élie, et donc aussi l’accomplissement de la volonté de Dieu. Dans son évangile et particulièrement dans le récit de la transfiguration, Luc présente Jésus sous les traits du prophète qui est le porteur et le message de la parole de Dieu, mais qui se heurte à l’opposition des autorités de Jérusalem et y subit la mort. Pourtant la destinée du Christ, dont la transfiguration révèle la véritable identité, ne se terminera pas avec sa mort ; son vrai départ, son vrai exode qui s’accomplira à Jérusalem sera son ascension, son élévation dans la gloire. Sa transfiguration en est une préfiguration. Si Luc nous laisse entendre ce que disent Jésus, Moïse et Élie, il nous fait aussi « voir », avec les disciples, la gloire dont rayonne la personne de Jésus, son visage et ses vêtements. Cette gloire qui transfigure la personne de Jésus est celle de Dieu lui-même. La voix qui, de la nuée, s’adresse aux disciples traduit en mots ce qu’ils ont vu : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai élu, écoutez-le ». Le fait que chez Luc cette parole divine soit si étroitement associée à la vision de la gloire de Jésus suggère que ce dernier est plus qu’un prophète et même plus que le Messie d’Israël. Il est, comme l’écrit l’exégète François Bovon, le « Fils préexistant, au sens chrétien de la relation du Père et du Fils ». « L’origine céleste de Jésus éclate dans son abaissement », dit le théologien Helmut Gollwitzer.


Pour Luc, comme pour Marc et Matthieu, la transfiguration de Jésus a d’abord pour but l’édification de ses disciples, elle est pour eux à la fois une consolation, un encouragement et une exhortation dans leur difficile marche à la suite de Jésus, leur Maître et Seigneur : « il est bon que nous soyons ici », disait Pierre tout simplement. La transfiguration, c’est aussi un voile qui se lève pour laisser apparaître l’identité de Jésus et révéler le sens de sa destinée. Ici, Luc est sans celui qui va le plus loin avec Jean en nous faisant « voir » le Christ en Gloire, le Fils préexistant auprès du Père. C’est là tout le chemin parcouru depuis l’expérience mystique vécue par Jésus et ses disciples : un chemin fait de la prière, de la méditation et de la contemplation des premiers chrétiens, que nous aussi sommes appelés à rejoindre, en particulier en ce temps de Carême.


Pr Jean-Jacques MULLER (1)

(1) : Via le Pôle national formation de l'E.P.U., culte animé par Pierre et Palmyre VERCUEIL