Prédications Protestantes dans les Alpes du Sud

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DIMANCHE 24 JUILLET 2016

Culte à Orpierre (05700)


Lectures du Jour :

Psaume 138

LUC 11, 1-13

Genèse 18, 20-32

Colossiens 2, 11-14

 

Dire sa prière ou prier ?


On a l’habitude de prier en paroisse, chaque dimanche ou pour nos grandes fêtes, à Noël à Pâques, ou pour des cérémonies particulières, avec des textes élaborés, connus, répétés. Chez les juifs il y avait aussi les prières du shabbat, de la Pâque, de la Pentecôte, évoquant l’histoire du peuple juif, prières auxquelles étaient habitués les disciples de Jésus, eux qui s’étonnent de sa spontanéité quand ils le voient prier « à l’écart », à l’occasion, là où il se trouve, tout comme les compagnons de Jean-Baptiste[1], car Jésus n’est pas seul à secouer la religion, il ne se contente pas des litanies traditionnelles, formules toutes faites répétées à l’envi depuis des siècles.


Nous-mêmes chrétiens ne redisons nous pas le Notre Père mot à mot chaque dimanche au culte, simplement pour être ensemble ? Pour dire quelque chose ensemble ? Nous sommes pourtant assurés de notre repas de midi, nous sommes sans conflit particulier avec nos voisins, nous sommes au calme dans notre conscience, or à travers Luc, Jésus veut visiblement entrer ici dans nos questions les plus exigeantes et actuelles, quotidiennes, et cela dès l’interpellation première : « Père » qui écarte les mots liturgiques : Seigneur, Roi, équivoques dans le contexte politique de l’époque et même « Dieu » tout aussi incertain (voir le psaume 138) au regard de tous les dieux alors adorés sur la place publique.

Car cette interpellation peut être celle de tout être humain : faire commencer cette prière par « Père », crée un lien propre, unique, qui vibre en nous lorsque nous la disons. En la transmettant ainsi sans ajout, Luc qui est un païen grec pour qui tout est neuf dans le christianisme, qui ne partage donc pas tout l’héritage de la tradition juive, Luc veut se distinguer de cette tradition, par exemple de l’autre évangéliste Matthieu[2], juif pur sucre, pour qui la prière commence par « Notre Père qui est aux cieux ». Par souci de répondre à chacun en parlant à tous : sa prière est plus universelle que celle de Matthieu, sans référence religieuse préalable.


D’ailleurs cette prière de Jésus ne sera pas une énumération de demandes mais plutôt une table des matières des questions qui surgissent dans une vie.

Depuis le premier mot, « Père » qui indique d’où nous venons dans une sorte de nouvelle filiation, jusqu’au dernier : « épreuve », où va-t-elle nous mener cette épreuve ? Pour chacun, cette prière est l’occasion d’une mise au point de sa foi là où elle peut être ébranlée.


2. La prière selon Jésus

La prière est courte donc chaque mot est important.

En deux phrases, Dieu le Père est situé comme l’interlocuteur. D’abord ce n’est pas un père de famille ou un père spirituel, intellectuel, mais il est comme Père, à la portée de quiconque, et disponible à tout moment. Cette présence n’est pas au ciel mais ici-bas et si Jésus parle de Royaume c’est que c’était alors la forme commune de vie sociale, du vivre ensemble dans la paix face aux agressions politiques, économiques ou autres. Autrement dit, au moment où nous prions, Dieu a les pieds sur terre, chez nous, il ne nous attend pas dans un paradis stratosphérique, image qui est une manière de l’éloigner, de l’exclure de notre monde, image utilisée par ceux qui veulent gouverner seuls ici-bas.

Dieu est dans le monde des hommes qu’il a créés et notre prière a pour but de lui faire toute sa place, à Dieu, dans notre vie ici-bas.

Ainsi Dieu participe a ma vie et à son matérialisme symbolisé par le pain. Il faut d’abord manger, participer à ce phénomène créatif extraordinaire qu’est la fabrication continue mais aléatoire de la vie et bien sûr, il s’agit aussi des autres nécessités vitales dans lesquelles nous sommes impliqués.

Ainsi sommes-nous les interlocuteurs du Dieu vivant pour faire la vie avec lui.


3. Cette collaboration avec Dieu se passe dans la liberté donc avec des risques. Cela se révèle dans les ratages qui nous menacent, ce que les moralistes appellent péché, pour nous culpabiliser, mais que le texte de Luc appelle tout simplement des ratages c’est-à-dire manquer le but. Or le plus actif dans cette formule inattendue pardonne-nous nos ratages c’est ce verbe qui veut dire concrètement jette les, comme si on ramassait quelque chose pour le jeter au loin avec un rappel du toucher de la main. Cela rappelle cette expression, à l’origine du mot « tennis », tenez, c’est quand on avait ramassé une mauvaise balle et qu’on la remettait en jeu, on disait tenez. N’est-ce pas l’idée de Jésus, en prolongeant l’image du pardon de Dieu, qui nous remet en jeu chaque fois qu’il nous a pardonné et il nous permet de reprendre la partie qui avait été interrompue par ce péché, la partie avec les autres.


4. Apparaît ici le troisième pôle de notre existence : les autres. Les autres dont l’existence dépend de nous et de notre prière à Dieu. Nous sommes nécessaires à tant d’autres, autour de nous, que nous ne devons pas déraper dans le vide. Nous ne pouvons pas abandonner ceux que nous aimons, c’est pourquoi il nous faut prier pour eux.


5. Enfin la tentation : si difficile à cerner et à nommer. Or lui, Jésus, dit épreuve : c’est-à-dire que nous parvenons à une limite, à une prise de conscience du risque de dérapage que nous connaîtrons si nous continuons à avancer seuls. Il ne s’agit pas, dans l’épreuve, de crier à Dieu tire moi de là, mais sois avec moi pour me donner le sens de mon épreuve et pour que je puisse non pas y échapper, au nom de je ne sais quelle droit ou privilège, non, pour que je puisse la traverser et qu’elle prouve ainsi en étant sorti vainqueur, la force et l’efficience de notre amour réciproque, ton amour pour moi et mon amour pour toi.


6. Chaque moment de la prière de Jésus telle qu’elle nous est transmise par Luc, est une prière pour l’instant présent tel qu’il se pose à moi. C’est pourquoi Jésus se mettait tout à coup à prier, sans doute après une rencontre ou avant un échange. Toutes les épreuves qu’il a traversées durant son ministère, au-devant desquelles il allait, toutes ces épreuves dont il est sorti vainqueur, y compris sur la croix, toutes ces épreuves étaient autant de preuves de sa fidélité à Dieu, la preuve ultime étant sa résurrection, preuve, elle, de la fidélité de Dieu. Luc n’en dit pas mot car il s’en tient, les pieds sur terre, à l’expérience vécue. Seule notre expérience nous permet de prier.


7. Ce que montre l’étrange expérience qui suit la prière proposée par Jésus : un ami qui survient chez moi tard dans la nuit et je n’ai rien à lui donner pour le restaurer. Un seul recours : le voisin que je dois réveiller lui et sa maisonnée, alors le voisin renâcle, c’est l’insistance qui va l’emporter, à la mesure de mon désarroi, mais aussi à la mesure de ma foi, de ma confiance qu’il finira par accéder à ma requête.

Ainsi la prière n’est pas un rite religieux lancé à tout hasard. La prière est le dernier recours entre la vie et la mort. Nous vivons cette alternative absolue, par exemple devant les attentats djihadistes qui nous laissent désemparés, il y a là une faim qui nous échappe peut-être, mais qui est réelle chez des gens qui ont un jour frappé à ma porte et qui se servent de la mort, celle de victimes hasardeuses et la leur aussi, pour créer une attente.


Face à cette incompréhension réciproque nous sommes forcés à la prière pour que Dieu nous éclaire d’abord, et pour montrer son royaume de paix parmi nous. Pour partager le pain en son nom, pour donner un sens aux épreuves et nous sortir du mal.


Amen !


Pr Pierre FICHET


[1] Par son discours et ses attitudes, jean Baptiste semble assez proche des Esséniens

[2] Voir Matthieu 6,11-12