Prédications Protestantes dans les Alpes du Sud

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DIMANCHE 14 juillet 2013

Culte à Creyers-Montbrand (05140)

Lectures du Jour :

Genèse 18, 20-32

Luc 10 25-37

Colossiens 1, 15-20


Avoir ou être un prochain


Cette histoire que nous venons de lire, celle du ‘Bon Samaritain’ est très connue. Elle a fait l’objet, au long des siècles d’une multitude d’interprétations différentes, pas forcément incompatibles, mais souvent compliquées et difficiles à comprendre pour un non théologien. J’espère cependant aujourd’hui vous apporter une façon de la lire qui reste, je l’espère, à la portée de tous


Un docteur de la loi, un légiste, demande à Jésus, pour le mettre à l’épreuve, comment obtenir la vie éternelle. De quoi s’agit-il en fait? Qu’est-ce que cette vie qui se prolongerait dans l’éternité ? Dans le judaïsme pharisien auquel appartient le légiste, il s’agit d’une sorte de garantie d’immortalité que Dieu donnerait aux justes le jour de la fin du monde qui doit venir incessamment. De sorte que ces justes ne mourraient pas. Les premiers chrétiens ont plus ou moins emboité le pas, par exemple l’apôtre Paul, qui d’ailleurs était pharisien. Il croyait effectivement la fin du monde imminente.


Aujourd’hui nous pouvons dire que tous ces gens-là n’ont pas eu raison puisque, 2000 ans plus tard, cette fin du monde n’est toujours pas arrivée. Les grands théologiens, comme Albert Schweitzer par exemple, n’hésitaient pas à dire qu’ils se sont trompés. Mais nous devons remarquer combien Jésus prend du recul par rapport à ces belles théories que nous avons du mal à faire nôtres aujourd’hui. Après le rappel des deux commandements, « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu » et « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » Jésus dit au légiste : « Va, fais cela et tu vivras ». Jésus ne s’encombre pas de supputations apocalyptiques sur la fin des temps. Il ne s’agit plus pour lui de savoir quelle sera la situation après la fin du monde, mais de vivre convenablement dans le présent, dans le futur proche qui est devant nous. De vivre en plénitude, dans la proximité de Dieu. De vivre vraiment en quelque sorte, de goûter le vrai bonheur. « Va, fais cela, et tu vivras ». Nous essayerons de voir dans le déroulement de l’histoire racontée ce qu’est pour Jésus cette vie réelle.


Encore une remarque avant d’aborder le vif du sujet : Le légiste est assez au courant des nouvelles idées qui se répandent à l’écoute de Jésus. En effet, ces deux commandements d’aimer Dieu et d’aimer son prochain sont bien séparés dans la Bible hébraïque. Le premier se trouve dans le Deutéronome et le second dans le Lévitique. Ce n’est qu’à la suite de la prédication de Jésus que l’on a commencé à rassembler ces deux paroles dans une même exigence, une même aspiration vers Dieu. La première se place du côté de la foi, la seconde du côté de l’éthique, du comportement dans la société. Pas de Dieu sans prochain, pas de prochain sans Dieu. C’est en aimant le prochain que l’on peut aimer Dieu. Comme disait St Augustin : « si tu ne sais pas qui est Dieu, aime ton prochain. Et là, dans cet amour du prochain, tu verras Dieu ».


Le légiste répète cette sentence à double face, mais il ne l’a pas très bien comprise. Car il demande : « Qui est mon prochain ? » Ici, nous ne comprenons plus. Parce qu’aujourd’hui l’homme de la rue demanderait plutôt « Qui est Dieu ?» Voila la question difficile, la question que tout le monde se pose et à laquelle personne ne sait répondre. Tandis que le prochain, il suffit de descendre dans la rue pour le rencontrer. Mais pour le légiste, c’est le contraire. Dieu, il le connaît. Il le prie tous les jours, il le rencontre au Temple, il l’écoute à travers la lecture de la Thora. Il le cerne bien, pas de problème.

Mais le prochain qui est-il ? Où est-il ? Et, si nous interprétons sa pensée, il demande à Jésus : « Apporte-moi mon prochain ; mets-le bien devant moi, que je ne le confonde pas avec un autre et surtout que je puisse, en l’aimant, gagner la vie éternelle, que je puisse être sauvé ».

Si le légiste n’a pas trouvé son prochain, c’est bien parce qu’il ne pense qu’à lui-même, qu’à son éternité à lui, qu’à son salut. Et il continue : « J’ai besoin d’un prochain pour être sauvé. Apportez-le-moi vite ou je meurs ».


Jésus est un peu remué par cet égoïsme et par ce mauvais usage de la religion qui consiste à chercher à faire du bien à un prochain pour se sauver soi-même. Luther s’élèvera contre ce travers, mais il pourrait continuer à s’élever encore aujourd’hui. Parce qu’au fond de nous-mêmes, nous sommes tous un peu comme le légiste. La vraie question n’est pas celle de Dieu, mais celle du prochain. Non pas qui est-il ? Mais jusqu’à quel point, je veux bien être proche de lui, je veux bien l’aimer ? Jusqu’à quel point je veux bien me compromettre avec lui ?

Jésus va raconter une belle histoire pour positionner à sa manière la question du prochain.


Ce blessé, sur la route de Jérusalem à Jéricho, est laissé au bord du chemin, et il est mourant. Lui aussi a besoin d’un prochain pour être sauvé. Mais pour être sauvé pour de bon. Pas pour être sauvé dans une hypothétique éternité.


Dans le fond, le légiste, c’est aussi ce blessé qui meurt au bord de la route parce qu’il n’a pas de prochain pour être sauvé. Nous sommes en face de deux mourants qui attendent chacun un prochain. Qui attendent d’être relevés de leurs blessures. Les blessures infligées par les brigands et celles infligés par une religion de surface qui laisse croire qu’une vie éternelle peut se monnayer contre de bonnes œuvres.

Vint à passer un prêtre. Pas question qu’il aille toucher un mourant qui pourrait être impur, contaminer ensuite le Temple par son intermédiaire, et perturber le bel ordonnancement de la religion. Cela lui est absolument interdit. La pureté est plus importante que le secours au prochain.

Et il en est de même pour le lévite qui passera ensuite et se comportera de la même manière


Vint à passer un Samaritain. Les Samaritains étaient considérés comme des envahisseurs, haïs d’Israël, ayant une autre culture, un autre temple, un autre art de vivre. Des gens impossibles, infréquentables et qui s’infiltraient dans le tissu juif, comme on le voit ici d’ailleurs, puisque cette route de Jérusalem à Jéricho était entièrement dans le pays d’Israël. Que faisait-il sur cette route le Samaritain étranger? Retournait-il seulement à la frontière pour rentrer dans son pays ?


En voyant le blessé, il fut littéralement « pris aux entrailles », nous dit le texte ; envahi par la compassion. Il s’arrête, rassure le blessé, le soigne, le transporte sur sa monture jusqu’à l’hôtel, le confie lui-même à l’aubergiste à ses frais. Il va donc jusqu’au bout de ce qu’il peut donner, bien qu’il soit étranger dans ce pays.


Deux sortes de prochains, celui que l’on cherche encore et qui va permettre de gagner sa vie éternelle et celui que l’on n’a pas cherché, mais qui s’impose à la vue de tout homme ouvert aux autres, parce qu’il est gravement blessé et son état vous prend aux entrailles. Ces deux prochains s’entrecroisent dans notre tête comme les deux mourants s’entrecroisaient tout-à l’heure.


Et c’est justement là où Jésus voulait en venir. Car voici l’inattendu. Il y a toujours de l’inattendu dans les paraboles de Jésus, inattendu dans lequel se cache le message principal.


« Qui a été le prochain du blessé ? » demande Jésus. Le prochain, ce n’est pas le blessé, c’est l’autre, le Samaritain. Jésus inverse complètement les rôles. Le prochain n’est pas, comme le pensait le légiste, celui qu’il faut secourir, mais c’est celui qui secourt. La vraie vie ne consiste pas à AVOIR un prochain sous la main, mais à ÊTRE un prochain. Comment serais-je le prochain de l’autre ? Être au lieu d’avoir. Être prêt à se laisser prendre aux entrailles, être prêt à laisser sa monture à quelqu’un d’autre, à faire un détour par l’hôtel, à y laisser de l’argent. « Sois un prochain pour les laissés pour compte et tu vivras ».


En effet, il est difficile de se laisser aller à une compassion complètement désintéressée, parce que les gestes d’amitiés envers ceux que nous pouvons rencontrer nous rassurent et même nous font plaisir, nous rendent heureux. Ils nous montrent notre utilité, comme le Samaritain est probablement heureux d’avoir reconduit le blessé jusqu’à l’hôtel et d’avoir couvert tous ses frais. Et ce bonheur d’avoir été utile fait sans doute partie de la vie dont parle Jésus. « Fais cela et tu vivras. Occupe-toi des blessés rencontrés sur ta route et tu vivras ».

Finalement, cette rencontre au bord de la route permet au blessé et au Samaritain de continuer à vivre. Chacun est le prochain de l’autre. Aucun des deux n’aurait pu vivre sans la rencontre de l’autre et les deux sont sauvés. La vraie vie est une disposition d’esprit, une attention vigilante à ce qui se passe sur la route. Il serait facile de passer et de ne pas voir, comme le prêtre, comme le lévite. Mais ceux-là, enfermés dans leur religion ne vivent pas, ou pas vraiment.


Cette belle histoire racontée par Jésus nous montre qu’il n’y a pas de vie possible sans cet amour qui rapproche un prochain d’un autre prochain et qui sauve l’un et l’autre. La vie est faite pour se secourir les uns les autres, par delà les nationalités, par delà les différences qui, depuis des générations, nous séparent. Un jour nous sommes le blessé sur la route. Un jour nous sommes le Samaritain. Il faut accepter de secourir et accepter d’être secouru. La vie n’est vraiment la vie que dans cette solidarité, dans cette alternance secouru-secourant.


A la question de Jésus au légiste « qui s’est montré le prochain de l’homme qui était tombé sur des bandits ? », le légiste a répondu: « c’est celui qui a fait preuve de bonté envers lui ». Il a compris ce que Jésus lui montrait par cette parabole. Et Jésus lui a dit : «Va, et toi aussi, fais de même »

A nous maintenant de comprendre, comme lui, ce que Jésus nous enseigne. : Notre prochain est un mot à double sens : il désigne celui qui a besoin de nous, à qui nous portons secours ; mais aussi celui dont nous avons besoin, celui qui nous aide, celui dont nous recevons le secours. Nous ne pouvons choisir ni l’un ni l’autre. Nous devons être prêts à recevoir le premier, comme à accepter d’être reçus par le second. Et à aimer tous les deux comme nous-mêmes.


Et nous pourrons alors, nous aussi, nous entendre dire : « Fais cela et tu vivras, tu auras la vraie vie »


Amen !


Jean Jacques Veillet