Prédications Protestantes dans les Alpes du Sud

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DIMANCHE 26 mars 2017

Culte à Trescléoux (05700)

 

Lectures du Jour :

Jean 9, 1-41

1 Samuel 16, 1-13

Ephésiens 5, 8-14



« Ouvrons les yeux sur le monde »


La réponse de Jésus à ses disciples est passablement choquante. Aux disciples qui demandent si c’est l’aveugle de naissance ou ses parents qui ont péché pour qu’il soit né aveugle, Jésus répond : « ni lui, ni ses parents, mais c’est pour que les œuvres de Dieu soient  manifestées en lui ».


La question des disciples est symptomatique d’une théologie de la rétribution qui considère que nous sommes pour quelque chose dans les malheurs qui nous arrivent. A toute faute doit correspondre une sanction. Dieu pourrait nous punir par des déconvenues d’ordre matériel ou physique voire nous infliger la peine de mort. C’était déjà le cas des amis de Job qui ne pouvaient pas imaginer que Job souffre sans y être pour quelque chose. C’est encore le cas avec les disciples qui ne peuvent pas imaginer que nous soyons innocents de nos maladies,  de nos handicaps. C’est toujours le cas avec les personnes qui cherchent systématiquement des coupables au moindre événement, au moindre fait. Ceux-là pensent que nous pouvons être épargnés de tout problème, de toute déconvenue, dès lors que nous marchons dans les clous, dès lors que nous appliquons scrupuleusement les ordres divins. Dans cette perspective, si cet individu est né aveugle, c’est parce qu’il l’a mérité.


Quant à la réponse de Jésus, le moins que nous puissions dire est qu’elle est ambiguë. Cette réponse peut être comprise de plusieurs manières. Elle peut signifier que cette personne est aveugle pour que Dieu puisse manifester sa puissance. Cela revient à dire que Dieu se serait arrangé pour que cet homme naisse aveugle afin qu’il puisse être guéri devant des témoins et que cette guérison ne laisse aucun doute sur la majesté divine et son pouvoir sur le cours des événements. Dans ce cas, l’homme n’est qu’un jouet dans les mains d’un Dieu qui cherche à impressionner les humains. Dans ce cas, les êtres humains ne sont que des faire-valoir, des objets de foire : ils sont instrumentalisés par Dieu. Dans ce cas, il n’est plus question d’être sujet de son histoire. Cela entre en contradiction avec ce qui sera la pointe de ce passage biblique, la capacité de cet homme à dire « je suis moi (v.9) », expression emblématique de la liberté individuelle, de la capacité de l’être humain à assumer sa vie et non à être un fétu de paille.


Cette réponse peut être comprise également dans un sens pédagogique : Et l’on se réfère alors aux  expressions : « il faut souffrir pour être beau » ou encore « pour être heureux il faut avoir souffert ». Le mal, le malheur, la souffrance, seraient alors un chemin vers une vie meilleure, une pédagogie du bonheur. Que de la souffrance puisse conduire à un bonheur plus grand ou à une vie plus harmonieuse, c’est parfois le cas. La douleur d’une piqûre pour injecter un sérum va dans ce sens. C’est dans cette perspective que se placent ceux qui défendent la toute puissance de Dieu au regard des drames humains : ces drames servent des causes plus grandes ; tel malheur à notre échelle participerait à un plus grand bonheur à une grande échelle, peut-être sur un temps beaucoup plus long que ce que nous pouvons concevoir. C’est le nécessité de cette souffrance qui est problématique. En théologie chrétienne, cela reviendrait à dire que les êtres humains doivent compléter les souffrances du Christ pour être dignes de l’amour de Dieu ou pour atteindre la félicité.


Nous voyons que ces deux premières interprétations sont passablement pénibles car elles sont en contradiction avec ce que nous lisons par ailleurs dans la Bible. Une troisième lecture consiste à repérer que Jésus prend le contrepied de ses disciples. Il récuse leur hypothèse : l’homme n’est aveugle ni à cause de ce qu’il a fait, ni à cause de ses parents. Jésus rompt tout lien de cause à effet entre le fait d’être aveugle et un péché qui reviendrait à l’aveugle ou à ses parents. En répondant « afin que les œuvres de Dieu soient manifestées en lui », Jésus prend le contre-pied de ses disciples en ne mettant pas Dieu à l’origine de ce qui est arrivé à l’aveugle, mais comme perspective de ce qui va lui arriver. Pour le dire de manière moins abstraite, Dieu est du côté de l’avenir, Dieu est ce qui nous attire vers un avenir. Pour le dire aussi simplement que possible, Dieu est ce qui nous permet de réaliser quelque chose avec ce qui nous arrive.


En mettant Dieu du côté de l’avenir alors que les disciples le mettaient dans le passé, Jésus réforme la théologie de ses contemporains et la nôtre par la même occasion. Dieu n’est pas une cause, Dieu est une perspective. Dieu ne fait pas ceci ou cela, Dieu est ce qui nous attire inlassablement vers une vie aussi épanouie que possible. Pour reprendre la structure de cet épisode biblique, Dieu est ce qui nous fait passer d’une vie à tâtons, à une vie avec une grande profondeur de champ, avec de l’amplitude.


Cette histoire d’aveuglement est symbolique. L’aveugle de naissance ne souffre pas d’un problème physiologique, comme l’atteste la suite du récit. D’une part les gens qui connaissaient cette personne ne la reconnaissent pas après qu’elle soit allée à la piscine de Siloé. Cela met en évidence le fait que ceux qui ne voient pas n’en sont pas forcément physiquement incapables. D’autre part, les pharisiens qui prennent part à la scène vont finalement s’écrier : « [mais alors] nous aussi nous sommes aveugles ? (v.40) » Etre aveugle est symbolique d’une manière de vivre qui empêche de voir vraiment le monde.


Dans ce récit, comme dans notre quotidien, les vrais aveugles ne sont pas ceux qu’on croit. L’aveuglement le plus fort est chez ceux dont l’intelligence est fermée à double tour. Lorsque nous sommes si sûrs de nous que nous ne prenons même plus la peine d’interroger les situations, que nous ne prenons même plus la peine de regarder ce qui se passe, c’est alors que nous sommes aveugles. Combien de conflits, ces dernières semaines, ces dernières années, à cause d’informations non vérifiées sur les réseaux sociaux, qui sont relayées à l’aveugle ? Combien de propos tirés de leurs contextes qui sont répétés, si possible déformés et amplifiés, sans prendre la peine d’en obtenir une confirmation. Les voisins de l’aveugle de naissance étaient tellement habitués à sa présence qu’ils ne le regardaient plus, qu’ils ne le scrutaient plus, qu’ils n’avaient même jamais essayé de le connaître. Ceci explique que, lorsqu’il revient vers eux sans avoir besoin d’être assisté, ils ne le reconnaissent pas, et pour cause, ils ne l’ont jamais connu.


Il n’y a pas que les autres qui parlent de ce qu’ils ne connaissent pas. Pour faire bonne figure en société, il peut nous arriver de parler de faits que nous n’avons pas vus, de situations que nous n’avons pas observées, de propos que nous n’avons pas entendu. A défaut d’analyse, nous serons toujours capables de fournir une opinion. En d’autres termes, nous serons toujours capables de mettre en avant notre idéologie, ces idées toutes faites qui tiennent lieu de pensée en toutes circonstances. L’idéologue n’a pas besoin de voir, ni d’entendre, ni d’interroger, ni de sentir. Sa grille de lecture est prête à l’emploi. Il sait déjà ce qu’il va répondre avant même qu’on lui ait posé la moindre question, qu’on lui ait soumis le moindre problème.


C’est ce repli sur soi même, cette absence de transmission qui est la source du péché. Le péché surgit quand plus rien ne se transmet, quand les communications sont interrompues, quand chacun campe sur ses positions, quand chacun entend défendre sa position coûte que coûte. Le péché ne se transmet pas de génération en génération, il survient à chaque génération si la transmission s’interrompt. Le péché survient quand on cesse d’accueillir ce qui vient à nous. Le péché, selon l’évangile de Jean, c’est le fait de ne pas accueillir la lumière, c’est d’être aveugle au sens de fermé à la vérité qui est toujours au-delà de nous. Le péché n’est pas une maladie qui se transmet par contagion. Le péché est ce qui arrive quand on cesse d’aller à Siloé ce qui, en hébreu, signifie « l’envoyé », précise l’évangéliste pour être certain que personne ne passe à côté de cette information capitale.


Pour sortir de notre aveuglement, rien de tel que de sortir, justement ; rien de tel que de se rendre auprès de l’envoyé : c’est la meilleure manière de ne pas s’en tenir à son quant à soi. Si nous aimons l’ouverture, c’est notamment pour cette raison. L’ouverture aux autres, l’ouverture à la différence, l’ouverture à l’inattendu, l’ouverture des yeux, l’ouverture de la bouche, l’ouverture le dimanche et les jours fériés puisque c’est un jour de shabbat que Jésus a joué au potier… l’ouverture nous intéresse, nous pressentons bien qu’elle fait partie, sinon de notre ADN, du moins de notre vocation.


Notre foi ne peut pas viser le repli sur soi, le repli identitaire, quand elle confesse un Christ qui n’a pas cessé de l’ouvrir et d’ouvrir tout ce qu’il pouvait sur son chemin. Il a ouvert les yeux pour que ceux qui ne voient pas se mettent à voir, ce qui a rendu aveugles ceux qui pensaient voir, comme les pharisiens à la fin de ce passage. Plus on ouvre les yeux de ceux qui ne voient pas, plus on leur transmet des clefs de compréhension, plus on leur offre les moyens de se diriger seuls dans la vie, plus on les libère de toutes les tutelles possibles et imaginables, plus cela crée de crispation chez ceux qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, chez ceux qui ne veulent pas voir le monde tel qu’il est, tel qu’il pourrait être, chez ceux qui ne veulent voir que le monde qu’ils ont toujours vu, qu’ils ont toujours connu, mais qu’ils ne voient plus et donc qu’ils ne reconnaissent plus quand on leur fait voir le réel.


Notre foi est une ouverture, une grande ouverture sur nos prochains et nos lointains car le champ est grand ; Il est aux dimensions de l’univers, en ce qui concerne les récits bibliques. Notre foi, en ne se focalisant pas sur notre petite personne et en n’étant pas rivée sur le passé, notre foi, en étant gourmande de ce qui est envoyé, de ce qui arrive, nous dispose à pouvoir réagir à ce qui arrive et nous dispose à pouvoir faire quelque chose de ce qui nous arrive. Au lieu de nous maintenir dans l’obscurantisme que produit l’idéologie qui ne nous offre que l’ombre de la vie, la foi que révèle Jésus nous équipe pour mettre en lumière notre présent, notre futur et y être un sujet. Au lieu d’être les objets de forces obscures, l’Evangile fait de nous les sujets de sa majesté : l’Eternel.


Amen !


Jean Jacques Veillet[1]  



[1] A partir d’une prédication de James Woody   Paris-Oratoire   5 juin 2016