Prédications Protestantes dans les Alpes du Sud

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«  Farel et Calvin :

Une amitié, deux théologies de la cène »


Conférence par Nathalie PAQUEREAU le 11 Septembre 2009 à GAP, dans le cadre des manifestations de « l’année CALVIN » -500° anniversaire de sa naissance


J’aurais pu intituler cette conférence : «  tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la sainte cène »…mais la pilule passera mieux avec notre Guillaume national et cette forte amitié entre lui et Calvin.

Dans un premier temps, je voudrais m’arrêter à la vie et le cheminement de Guillaume Farel, parce qu’il a marqué nos Hautes Alpes, mais qu’il a joué, de par ses exhortations auprès de Calvin et son amitié indéfectible (quoique parfois un peu tendue) un rôle important dans le ministère et la réflexion théologique de Jean Calvin.


1. Alors, qui est Guillaume Farel ?

Guillaume Farel est né en 1480, aux farauds, appelé aujourd’hui les farelles.

Il fut élevé dans les pratiques de la dévotion romaine la plus scrupuleuse. Le jeune Guillaume était destiné par son père à la carrière des armes ; mais Farel, il voulait étudier. Après avoir travaillé pendant plusieurs années en Dauphiné et étudié la langue latine, il partit pour la capitale, Paris.

C'était l'an 1510 environ. Farel avait 21 à 22 ans. Dans ses pieux pèlerinages, Farel se trouvait souvent auprès d'un homme âgé d'une soixantaine d'années, et remarquable par sa dévotion. C'était Lefèvre D’Etaples, né en 1455, brillant professeur de l'université de Paris.

Guillaume Farel semblait à l’époque torturé par un grand nombre de questions. Lefèvre, de son côté, travaillait à un grand ouvrage. Il voulait écrire la Vie des Saints selon l'ordre où il les trouvait rangés dans le calendrier. Déjà une soixantaine de vies, deux mois entiers de ce calendrier dévot, étaient imprimés. Mais comment faire ce travail sans être conduit à lire la Bible ? Plusieurs des saints du calendrier romain n'appartiennent-ils pas à l'histoire biblique ?

L'imprimerie était découverte; le psautier avait été imprimé en 1457. Puis on avait imprimé la Bible latine dont la première édition date de 1462. A l'époque de la vie de Lefèvre où nous nous trouvons, la Bible était donc assez facilement accessible à tout homme qui savait le latin. Lefèvre l’étudia. Et on peut dire qu’à cette heure commença pour la France la Réformation.

Lefèvre étudia avec ardeur les épîtres de Saint Paul, sur lesquelles il publia un commentaire dès l'an 1512. "Ce n'est pas l'homme qui se justifie par ses œuvres; c'est Dieu qui le justifie par sa grâce; il ne faut pour cela que la foi de la part de l'homme. La justice qui vient de l'homme est terrestre et passagère, mais celle qui vient de Dieu est céleste et éternelle" Ainsi parlait Lefèvre à ses auditeurs étonnés.

Farel écoutait cet enseignement avec étonnement. La parole de Lefèvre, appuyée sur l'Ecriture qu'il lisait maintenant lui-même, le convainquit.

Lefèvre, fatigué des tracasseries de ses collègues de la Sorbonne, il quitta Paris et accepta l'asile que lui offrait un ami puissant, Briçonnet, évêque de Meaux, qui voulait profiter des lumières de Lefèvre. Bientôt Lefèvre fut suivi de Farel et de quelques autres de ses disciples qui ne pouvaient plus lutter à Paris contre les persécutions dont l'Evangile commençait à être l'objet. C'était en 1521. Farel avait une trentaine d'années. Sous l'influence de ces hommes réunis autour de Briçonnet, et dont la devise était : "La Parole de Dieu suffit", un mouvement puissant se déclara dans le diocèse de Meaux. L'Evangile retentissait dans les chaires et dans les assemblées particulières; Le clergé et l'université de Paris le comprirent. Deux ans n'étaient pas écoulés, que Briçonnet, accusé par les moines et les curés de son propre diocèse, dont il avait travaillé à réprimer les vices, fut cité à comparaître comme hérétique, et ne se sauva qu'en sacrifiant ses amis. Lefèvre fut le seul qui, en raison de la considération générale dont il jouissait, et par la protection du roi François 1er, put rester à Meaux. Quant aux autres, Farel, Roussel, etc., Briçonnet leur retira lui-même la permission de prêcher, et ils furent obligés de chercher du travail ailleurs. C'était en 1523. Mais le mouvement réformateur continuait à Meaux sans lui, malgré lui.

Briçonnet fut accusé à Paris, plus violemment encore que la première fois. Alors Briçonnet rétracta comme hérésie le mouvement. Lefèvre fut aussi obligé de s'enfuir; il se réfugia à Strasbourg à la fin de 1525.

Chassé de Meaux, Farel retourna d'abord à Paris et s'y éleva énergiquement contre ce qu’il appelait » les erreurs de Rome ».

Mais très vite, se voyant traqué de toutes parts, il s'enfuit et s'en alla porter l'Evangile à sa famille, en Dauphiné. Là, ses trois frères se convertirent. La ville de Gap et ses environs retentissaient de l'Evangile. Alors, Farel fut chassé de la ville.

On le retrouve parcourant les campagnes et les hameaux sur les bords de l'Isère et de la Durance, prêchant dans les maisons dispersées, dans les pâturages.

Le bruit des bûchers qui déjà s'allument à Meaux et à Paris pour les partisans de l'Evangile ne l'effraie pas; il convertit plusieurs hommes distingués qui plus tard rendirent de grands services à la Réforme. Mais, devenu l'objet de la haine et des investigations du pouvoir, il prend le parti de quitter une patrie qui, dit-il, « n'a plus que des échafauds à offrir aux prédicateurs de l'Evangile. »

Suivant des routes détournées et se cachant dans les bois, il échappe, avec peine, à la poursuite de ses ennemis, et arrive, au commencement de 1524, en Suisse.

C'est à Bâle qu’il paraît d'abord. La Réformation s'y préparait par les travaux d'Oecolampade, docteur aussi attrayant par sa douceur que Farel était apparemment entraînant par son impétuosité. Oecolampade reçoit Farel en vieil ami, et l'introduit auprès des amis du Seigneur et de l'Evangile.

Farel fortifiait le doux Oecolampade; celui-ci modérait le zèle souvent trop emballé de son ami. Ils s'engageaient mutuellement à s'étudier à l'humilité et à la douceur dans leurs conversations particulières. Puis tous deux soutinrent ensemble publiquement des thèses rédigées par Farel, dont la première était un hommage à la Parole de Dieu, comme règle unique et infaillible de la foi et de la vie chrétienne

A cette époque, la Réformation se répandait déjà avec puissance dans toute l'Allemagne. Le Pays de Montbéliard, soumis au duc de Wurtemberg, qui était partisan déclaré de la rénovation religieuse, réclamait un homme pour travailler à cette œuvre.

Oecolampade engage Farel à s'y rendre. Il le consacre à ce ministère nouveau et la mission de Farel dans le Montbéliard prospéra en répandant non seulement la Bible, mais aussi certaines prédications de Luther. Ayant fait un scandale lors d’un pèlerinage, Farel dut quitter le Montbéliard en août 1525 et se rendit à Strasbourg, où la Réformation était déjà fondée par les travaux de plusieurs hommes célèbres, dont Bucer et Capiton. Je rappelle que cette ville était libre et n'appartenait pas encore à la France. Farel y retrouva Lefèvre d’Etaples.

Ils demeurèrent tous deux, avec d'autres exilés français dans la maison de Capiton, pasteur de l'église de Strasbourg. Pendant son séjour à Strasbourg, Farel apporta dans cette ville les fondements de l'Eglise française réformée.

Mais ce travail sans difficulté, sans danger, n'était pas ce qui convenait à un ouvrier de la trempe de Farel. La France lui était fermée. La Suisse devait se présenter d'elle-même à sa pensée. Zurich venait d'abolir la messe. Berne était sur le point de suivre cet exemple. Bâle se débattait encore entre ses bourgeois qui demandaient à grands cris la Réforme, et le clergé, appuyé par l'université, qui résistait à tout. Mais la différence de la langue était pour Farel un obstacle à une mission dans ces contrées. Restait la Suisse française ou romande, comprenant les pays de Neuchâtel, Vaud et Genève, et de plus, le Jura bernois, une partie de Fribourg et le Bas Valais.

Au temps de la Réformation, la Suisse française était l'une des plus solides forteresses du catholicisme en Europe.

Guillaume Farel quitta Strasbourg en 1526. Ce fut, à cette époque qu'il fit sa première apparition à Neuchâtel. Habillé en prêtre, il essaya d'y prêcher. Mais reconnu au moment où il allait monter en chaire, il fut expulsé de la ville.

Farel se rend à Berne pour s'entendre avec le pasteur Haller, qui était dans cette ville le principal promoteur de la Réformation. Celui-ci lui conseille d'aller s'établir à Aigle; ce bailliage, ainsi que tout le canton de Vaud, était alors soumis aux Bernois. Ce fut par là que Farel continua son ministère. Sous le nom de Maître Ursin, et sous l'apparence d'un maître d'école, il s'établit à Aigle dans l'hiver de 1526-27. Le jour il enseigne à lire aux enfants pauvres; le soir, quittant ses abécédaires, il se plonge dans les Ecritures grecques et hébraïques, et médite les écrits de Luther et de Zwingli.

Les parents viennent à Farel-Ursin. Il leur explique l'Ecriture. Le Conseil de Berne, apprenant ce succès, le nomme en mars 1527 pasteur à Aigle, chargé d'expliquer les Ecritures au peuple de la contrée.

A ce moment-là, le faux Ursin annonce : "Je suis Guillaume Farel,". Et il monte en chaire et prêche Jésus-Christ au peuple stupéfait. Les prêtres et les magistrats du lieu défendent à Farel de continuer ses prédications. Les Conseils de Berne apprenant cette résistance, font afficher aux portes de toutes les églises du bailliage une ordonnance en faveur de Farel. C'est le signal d'une révolte. Le Réformateur doit quitter la place et abandonner pour un temps cette contrée.

Après une tentative infructueuse à Lausanne, Farel ne tarda pas à revenir à Aigle puis à Lausanne.

Nouvel essai de prédication, mais aussi infructueux que les précédents.

De Lausanne, Farel se rendit à Berne pour y assister à la discussion solennelle qui décida de l'introduction de la Réformation dans ce canton. La science biblique et l'éloquence puissante de Zwingli, venu de Zürich, notamment et des arguments de Farel firent pencher la balance du côté de la Réforme. L'Evangile l'emporta dans le canton de Berne sur les traditions humaines.

Alors, quand la rencontre entre Calvin et Farel a-t-elle eu lieu ?

On a vu avec Charles L’Eplattenier la vie de Calvin.

Très Bref rappel des débuts de Jean Calvin, de 20 ans le cadet de Guillaume Farel :

Jean Calvin naît à Noyon, en Picardie, le 10 juillet 1509. A l'âge de 14 ans, il est envoyé à Paris où il commence ses études. C’est là qu'il découvre la pensée humaniste et que Pierre Robert, dit Olivetan, l'initie aux idées réformées. D'abord destiné à la théologie par son père, ce dernier le pousse ensuite vers le droit, que Calvin part étudier à Orléans en 1528, puis à Bourges en 1529, où il poursuit parallèlement son développement religieux.

A la mort de son père en 1531, Calvin retourne à Paris et y continue ses études, en Lettres. Il rédige le discours prononcé le 1er novembre 1533 par son ami Nicolas Cop, en sa qualité de recteur de l'Université, qui marque sa conversion définitive. Les idées qu'il y développe et la répression qui suit l'affaire des placards en 1534 le contraignent à quitter Paris.

À la suite de l'affaire d’affiches en faveur de la Réforme placardées jusque sur la porte de la chambre du roi, François Ier déclencha les premières persécutions contre les protestants. Afin de prendre leur défense, Calvin rédigea, d'abord en latin, sa Christianae Religionis institutio (Institution de la religion chrétienne, 1536), ouvrage fondamental qu'il ne cessa de remanier et d'augmenter toute sa vie et qu'il traduira lui-même en français en 1541.

Il se réfugie à Bâle, où il approfondit l'étude des écrits de Luther et élabore sa propre doctrine.

Depuis Paris, où il est retourné pour régler des affaires familiales, Calvin veut ensuite se rendre à Strasbourg pour y continuer ses études. Mais la route étant fermée à cause de la guerre, il doit passer par Genève, où Guillaume Farel l'exhorte à rester pour l'assister à asseoir la Réforme qui vient d’être adoptée et à organiser la nouvelle Eglise.

Face à la réticence de Calvin, Farel insiste : « Vous n'avez point, lui dit-il, d'autre prétexte pour me refuser, que l'attachement que vous témoignez avoir pour vos études. Mais je vous annonce, au nom de Dieu tout puissant, que  si vous  ne  partagez avec moi le saint ouvrage où je suis engagé, il ne bénira pas vos desseins, puisque vous préférez votre repos à Jésus-Christ ». « Epouvanté » par cette injonction, Calvin reste à Genève pour contribuer à y répandre la Réforme. Là va donc naître une grande amitié. Deux ans plus tard, en 1538, des querelles entre les protestants genevois obligèrent Calvin et Farel à quitter la ville.

Farel va s’établir à Neuchâtel et Calvin à Strasbourg. La séparation n’altèrera en rien l’amitié entre les deux hommes.

Calvin avait un sens de l’amitié très aigu ; plusieurs amitiés ont jalonné tout le ministère de Calvin , avec des personnes d’origine, de convictions et d’âges très variés, cassant ainsi l’image d’un Calvin renfermé, rébarbatif, solitaire .

Pour lui, l’amitié, et l’amitié chrétienne en particulier, devait être exemplaire ; et celle qui marquait la collaboration entre collègues avait une grande importance pour Calvin.

Il eut entre autres personnes une grande amitié avec le plus grand pédagogue de son temps, Mathurin Cordier, latiniste, de trente ans son aîné.

Mais deux amitiés vont marquer plus particulièrement la vie de Calvin : Pierre Viret, contemporain de Calvin, et…Guillaume Farel, de vingt ans son aîné. Les liens seront tellement forts que leurs détracteurs, lorsqu’ils les voyaient arriver ensemble les appelaient « les trépieds » !

Calvin, dans son commentaire de l’épître de Paul à Tite, va dédier ses écrits à ses deux amis Viret et Farel, et va leur écrire, à ce sujet : « je ne pense point qu’il y ait eu couple d’amis qui ait vécu en si grande amitié dans la façon de vivre de ce monde que nous avons fait en notre ministère. J’ai fait ici office de pasteur avec vous deux ; nous avons montré par d’évidents témoignages et de bons enseignements devant les hommes que nous n’avons pas entre nous autre intelligence ou amitié que celle laquelle ayant été consacrée au nom de Christ a été profitable à son église ».

Mais venons-en au sujet qui a froissé les deux amis, et leur a donné matière à de nombreux échanges épistolaires : la cène, comme sacrement.


2. / Les sacrements : définition

Au 16e siècle, le terme même de sacrement a posé problème. Le Nouveau Testament n'emploie jamais ce mot. Certes, la Vulgate traduit le grec « musterion » par « sacramentum » ; mais « musterion » ne s'applique ni au baptême ni à la Cène, et n'a pas grand rapport avec ce que nous appelons « sacrement ». On a donc affaire à une notion créée et développée par la tradition théologique, sans grands fondements bibliques. Pour cette raison, les anabaptistes préfèrent l'éviter et parler des «ordonnances» du Christ. De son côté, jusqu'en 1525, Zwingli l'écarté pour trois raisons. D'abord, parce qu'il veut s'en tenir le plus possible aux termes et concepts qui se trouvent dans les Écritures. Ensuite, à cause des superstitions qui, au fil des âges, en s'agglutinant à cette notion l'ont faussée. Enfin, parce qu'elle a l'inconvénient de mettre dans la même catégorie le baptême et la Cène dont la nature et la signification diffèrent ; il vaudrait donc mieux les considérer séparément. Néanmoins, il apparaît vite très difficile d'éliminer complètement ce terme, et Zwingli, à contre-coeur, se résigne à l'employer, ce que feront également les écrits symboliques réformés. Petit à petit on s'accorde dans le protestantisme à appeler «sacrement» un rite utilisant un élément matériel (eau, pain et vin), institué ou ordonné par Jésus-Christ, avec un commandement explicite de répétition. Plus que des raisons théologiques, le poids de l'habitude et de la tradition a imposé cette définition et cette conception du sacrement dans le protestantisme.

Vient le mot «  cène » :

Il vient du latin « cena », le repas du soir. L’anglais utilise le terme « Lords’supper », le souper du Seigneur. Le mot employé dans le nouveau testament correspond au mot «  repas » ; mais lors de l’institution de la cène par Jésus, ce dernier «  rend grâces » (eucharistein, en grec, qui a donné Eucharistie). Très tôt les réformateurs, comme Viret, ont privilégié ce mot pour parler du repas du Seigneur, et se démarquer ainsi de la position catholique.

Calvin va se pencher sur la Sainte Cène telle qu'elle est concrètement célébrée dans les communautés protestantes de son temps. Il va rédiger un livre consacré entièrement au sujet : le "Petit traité de la Sainte Cène" ; il va l’écrire pendant son séjour à Strasbourg, là où il était en charge de la paroisse des réfugiés français. Son traité contient aussi une explication des principales différences entre la Cène protestante et l'Eucharistie.

Le titre exact du livre est «  petite traité de la sainte cène de notre Seigneur Jésus Christ. Auquel est démontré la vraie institution, profit et utilité d’icelle. Ensemble la cause pourquoi plusieurs des Modernes semblent en avoir écrit diversement ».

Ecrit en 1540, il semble que ce livre avait deux buts : le premier était d’exposer de manière plus claire encore que dans l’Institution chrétienne sa position sur la cène et les différentes positions ; la deuxième était le fait que Calvin était conscient que la cène, signe d’unité par excellence pour les chrétiens, était depuis 1529 une pomme de discorde entre théologiens.

Rappelons qu’un colloque avait réuni en 1529 à Marbourg Luther, Melanchthon, Bucer, Zwingli et Oecolampade ; Zwingli et Luther s’accordèrent sur 14 points développés par la Réforme ; mais le 15eme, le point sur la cène, sera pierre d’achoppement pour une réunification des églises issues de la réforme.

L’année suivante, la diète d’Augsbourg confirmera cette désunion sur l’eucharistie.

Calvin espérait par ce traité contribuer à rétablir l’union entre les Eglises de la réforme.

Il est intéressant de constater que le traité a été directement écrit en français, sans passer par le latin, visant les églises de langue française, mais aussi le peuple de l’église autant que les théologiens.

Et c’est vrai qu’avec ce traité, Calvin espérait rassurer les fidèles choqués par les divisions sur la question de la cène.

Ainsi, Calvin tente de convaincre Luther de sa position ; mais il voudrait tout autant rallier à sa position les Zwingliens, dont Farel fait partie ; interlocuteur d’autant plus important de la position zwinglienne que Zwingli est mort, en 1531.

La compréhension de la cène sera sujet de tension entre Calvin et Farel, jetant un froid- qui ne sera que momentané- entre les deux amis.

Il semblerait que Farel, qui était plus prédicateur et évangéliste que théologien, et en même temps admiratif de Calvin, ait régulièrement arrondi les angles de ses perceptions théologiques devant un Calvin théologien si brillant, dont la côte théologique montait en flèche à Genève !!!

Farel, il n’empêche, sera zwinglien quant à sa compréhension de la cène qu’il aura acquise avant la rencontre avec Calvin; plus donc par influence directe de Zwingli très certainement.

Je vais donc m’arrêter à ce petit livre pourtant bien complet, qu’est le petit traité de la cène :

Le plan de l’ouvrage est donné par Calvin :

1°) A quelle fin le Seigneur a institué ce saint sacrement 

2°) Quel fruit et utilité nous en recevons

3°) Quel en est l’usage légitime

4°) De quelles erreurs et superstitions il a été contaminé : la polémique contre la messe.

5°) Quelle a été la source de contention entre ceux qui ont de notre temps remis l’Evangile en lumière : le conflit sur la cène à l’intérieur de la Réforme.


Premièrement, la finalité de la cène.

Calvin commence son traité non pas en définissant le sacrement de la cène mais en parlant de l’image de la nourriture donnée par le Père à ses enfants. Cette nourriture, ou viande spirituelle (viande signifiait alors vivres), c’est Jésus-Christ notre vie unique, qui nous est donné dans la Parole. Voilà son préambule, où l’on sent la volonté de Calvin de rassembler.

La Parole, écrit Calvin est « instrument qui nous communique Jésus-Christ. Pourtant, à cause de notre « infirmité », notre Père a bien voulu ajouter à sa Parole un signe visible qui la confirme : le sacrement de la cène qui «  signe et scelle dans nos consciences les promesses contenues dans l’Evangile ».

Si donc la Parole et la cène ont cette même fonction chez Calvin, on sent clairement que le sacrement apparaît comme second par rapport à la Parole, et lié à la faiblesse humaine. Au fonds, la cène est vue comme don pédagogique de Dieu. Il y a là une dénonciation de la position de Luther mettant sur un même pied d’égalité la Parole et le sacrement.

Mais la cène est tout de même d’institution divine : elle a été voulue par le Seigneur non seulement pour « aider » notre foi, mais aussi pour « nous exercer à louer Dieu et nous exhorter à toute sainteté et à l’amour fraternel. » Là, c’est un petit rappel à l’intention des zwingliens qui ne voient dans la cène principalement qu’un mémorial !

Calvin, lui va parler de triple finalité : Soutenir la foi, louer Dieu, nous encourager dans notre éthique de vie et de relations.


Venons-en maintenant à l’utilité de la cène :

A cette triple finalité de la cène correspond une triple utilité pour le croyant ; Calvin parle de trois fruits :

la confirmation de la foi en Jésus-Christ

La confession publique

L’exhortation éthique

La confirmation de la foi en Jésus-Christ :

C’est le 1e fruit de la cène et celui sur lequel Calvin s’étend le plus car de lui dépendent les deux autres.

Le point de départ, c’est que notre conscience nous accuse tous : «  il n’y a aucun grain de justice en soi ». La cène nous est tendue «  comme un miroir dans lequel nous contemplons Jésus crucifié pour abolir nos fautes ; ressuscité pour nous délivrer de la corruption et de la mort.

Calvin insiste sur le fait que cette dimension nous est offerte et manifestée au travers de la Parole, mais que la cène nous en donne « plus ample certitude ».

Dans cette partie du traité, Calvin consacre une partie de son exposé à la « substance » ; et il écrit que deux choses nous sont présentées à la cène : Jésus-Christ lui-même, corps et sang auquel nous participons, et la grâce qui en découle pour nous : « corps livré pour nous, sang répandu pour la rémission des péchés ».

Calvin, à la question de savoir si le pain est corps du Christ et le vin son sang, va introduire le lecteur dans la problématique du signe. Il reprend, après Farel d’ailleurs, la formule de saint Augustin selon laquelle le sacrement est « signe visible de l’invisible ». Il précisera même : «  signe visible de la grâce invisible ».

Calvin va ensuite préciser ce qu’il entend par le mot «  substance ».

Cette substance n’est pas quelque chose en soi, mais pour nous : « le pain non seulement nous représente le corps, mais aussi nous le présente, nous le rend présent ». On n’oubliera pas le parfait maniement de la langue française de Calvin qui a grandement contribué à son avancée !!!!


(La confession publique)

Le 2e fruit est la confession publique, ou confession de louange pour les biens reçus de lui. Calvin écrit que la cène réveille notre paresse. Elle oblige à la mémoire et à la proclamation eschatologique (que nous retrouvons encore aujourd’hui dans nos liturgie) : « Nous annonçons sa mort jusqu’à ce qu’il vienne ». Cette confession publique et collective est d’abord, écrit Calvin, à l’usage de la communauté : «  afin de nous édifier mutuellement ». En ce sens, nous verrons que Calvin va à l’encontre de la position de Luther qui voit la cène comme individuelle.


(L’exhortation éthique):

Le 3e fruit, c’est pour Calvin une vie "sainte", c'est-à-dire en cohérence avec la foi. Cette exhortation éthique de la cène est accompagnée d’une aide : «  le seigneur travaille en nous intérieurement par son saint Esprit, car «  la vertu du saint Esprit conjointe avec les sacrements quand on les reçoit dûment nous fait croître dans la durée ». La place de l’Esprit Saint sera aussi une différence majeure entre luthériens et calvinistes-zwingliens. J’y reviendrai.

Il se passe donc pour Calvin quelque chose de vrai et de réel pendant la célébration de la Cène. Et là, c'est intéressant, Calvin ne se concentre pas sur les objets, les "espèces" comme on disait, c'est-à-dire le pain et le vin, mais il prend un pas de recul et considère tout ce qui se passe dans une Cène, depuis la prière de louange jusqu'à l'acte de manger et de boire, sans oublier cet acteur invisible mais efficace qu'est l'Esprit Saint. Et c'est l'ensemble qui constitue le cadre concret, corporel, de ce mystère qu'est notre union au Christ. Les mots

"corps et sang" désignent la personne tout entière.

Au fonds, la réalité invisible de notre union à la personne du Christ doit être reliés à son expression visible qu'est la Cène.

Calvin en vient alors à la question : ". A quelle fréquence faut-il la célébrer ? "Aussi souvent que la capacité du peuple le permet".

A quelle fréquence le paroissien devrait-il participer à la Cène ? "Chacun, en ce qui le concerne, doit se préparer à la recevoir toutes les fois qu'elle est administrée en l'assemblée des fidèles, à moins qu'il n'y ait un grand empêchement qui le contraigne de s'en abstenir." De la part des protestants, on sera en pratique plus réservés, et l’histoire montrera que les églises réformées ne suivront pas la perception de Calvin, peut-être par peur d’un amalgame avec le catholicisme dont l’eucharistie est chaque semaine.

Calvin va alors parler de trois objections qu’il entend souvent pour prendre la cène souvent :

"Les excuses que certains allèguent à l'encontre sont trop frivoles !

Les uns disent qu'ils ne se trouvent pas dignes et, sous ce prétexte, s'en abstiennent toute l'année. (petit coup de patte vers Luther !) ; Les autres ne se contentent pas de regarder leur propre indignité, mais prétendent qu'ils ne pourraient pas communier avec certains autres qu'ils voient venir sans se bien préparer.

D'autres encore pensent que c'est une chose superflue d'en user souvent, parce que si nous avons une fois reçu Jésus Christ, il n'est nul besoin de revenir si tôt après pour le recevoir à nouveau." (Petit coup de patte aux zwingliens !)


Je ne me trouve pas digne ? Mais c'est justement là que je dois aller à la Cène ! Car nous avons besoin du pardon de Jésus Christ, et quand nous doutons de nous-mêmes, nous avons besoin de l'amour de Jésus Christ. Il faut seulement ne pas faire de ce rapport entre péché et pardon un jeu, mais désirer sincèrement nous améliorer. Calvin exhorte : "Si nous alléguons -pour nous exempter de venir à la Cène que nous sommes encore débiles en la foi ou en intégrité de vie, c'est comme si un homme s'excusait de ne point prendre de remèdes parce qu'il est malade !"


Je ne veux pas communier avec des frères et sœurs qui ne mènent pas vraiment une vie chrétienne ? Ici, Calvin est sévère : Nous n'avons pas à juger notre prochain de façon individuelle et spontanée ; souvenons-nous que nous sommes tous pécheurs pardonnés. Ce n'est pas la bonne réaction de quitter la communion ; il faut plutôt veiller, dans la vie de tous les jours, à ne pas se faire complices de ceux dont nous réprouvons la conduite !


Je trouve qu'il ne sert à rien d'aller à la Cène de façon répétée ? En fait, nous ne vivons pas notre vie une fois pour toutes en un seul instant. Mais nous la vivons au fil des jours, avec toutes ses évolutions et changements, ses crises et ses maturations. De ce fait, nous avons aussi besoin de revenir à la Cène ! "… le pain spirituel ne nous est pas donné afin que nous nous en rassasiions du premier coup, mais plutôt afin qu'ayant eu quelque goût de sa douceur, nous le désirions davantage et en usions quand il nous est offert."

J’en viens maintenant au 4e point développé par Calvin dans son traité :


De quelles erreurs et superstitions il a été contaminé : la polémique contre la messe.

Calvin se démarque clairement de la compréhension de la Cène par rapport à l'Eucharistie catholique telle qu'elle était pratiquée à son époque. Il résume en cinq points:

1• La Cène n'est pas le sacrifice répété de Jésus Christ. Le sacrifice a lieu une fois pour toutes sur la croix !

2• Le pain et le vin ne sont pas transsubstantiés en corps et sang du Christ.

3• La présence et communion de Jésus Christ ne se trouve pas dans les éléments ; donc il ne faut pas exposer le pain à l'adoration, et encore moins en dehors de la célébration de la Cène.

4• Tout le peuple des croyants doit avoir communion au pain et à la coupe, selon la prescription du Seigneur, lors de l'institution.

5• La liturgie de la célébration doit être simplifiée au maximum pour ne pas détourner l'attention du sens de la Cène.


Le 1e point : le sacrifice

D’emblée, Calvin dénonce ce point :

«  L’opinion qu’on a tenue de la cène, que c’était un sacrifice pour acquérir la rémission des péchés n’est qu’invention des hommes contredisant la Parole certaine du sacrifice unique et parfait du Christ sur la croix. »

Je fais une petite parenthèse par rapport au Traité pour expliquer en quoi consiste le «  sacrifice de la messe » ; et j’ai cherché dans le catéchisme du Concile de Trente ( qui s’est déroulé de 1545 à 1563 en réaction à la doctrine de la consubstantiation avancée par Luther et dont nous reviendrons), ; le catéchisme du concile nous replonge dans la perception catholique de l’époque où Calvin a écrit son traité : Alors que Calvin écrit , je l’ai dit, son traité en langue française pour que le peuple soit enseigné, le catéchisme du concile de Trente précise :

« Il nous reste maintenant à parler de la forme qu’il faut employer pour la Consécration du pain, non pas qu’il soit utile de livrer ces Mystères, même au peuple fidèle, sans nécessité — puisqu’il n’est pas nécessaire que ceux qui ne sont pas dans les Ordres sacrés les connaissent -mais de peur que certains Prêtres ne l’ignorent, et ne commettent quelque faute considérable dans la Consécration. » (là, c’est un petit coup de patte des catholiques contre Luther !!)

Nous reconnaissons donc que le Sacrifice qui s’accomplit à la Messe, et celui qui fut offert sur la Croix ne sont et ne doivent être qu’un seul et même Sacrifice, comme il n’y a qu’une seule et même Victime, Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui s’est immolé une fois sur la Croix d’une manière sanglante. Car il n’y a pas deux hosties, l’une sanglante, et l’autre non sanglante, il n’y en a qu’une ; il n’y a qu’une seule et même Victime dont l’immolation se renouvelle tous les jours dans l’Eucharistie depuis que le Seigneur a porté ce Commandement « Faites ceci en mémoire de Moi. »

Les choses étant ainsi, il faut sans aucune hésitation enseigner avec le saint Concile que le Sacrifice de la Messe n’est pas seulement un Sacrifice de louanges et d’actions de grâces, ni un simple mémorial de celui qui a été offert sur la Croix, mais encore un vrai Sacrifice de propitiation, pour apaiser Dieu et nous le rendre favorable. Si donc nous immolons et si nous offrons cette victime très sainte avec un cœur pur, une Foi vive et une douleur profonde de nos péchés, nous obtiendrons infailliblement miséricorde de la part du Seigneur, et le secours de sa Grâce dans tous nos besoins. Le parfum qui s’exhale de ce Sacrifice lui est si agréable qu’Il nous accorde les dons de la grâce et du repentir, et qu’Il pardonne nos péchés. Aussi l’Eglise dit-elle dans une de ses Prières solennelles : « Chaque fois que nous renouvelons la célébration de ce sacrifice, nous opérons l’œuvre de notre salut. « 

Calvin balayait cette idée de sacrifice selon laquelle «  en oyant ou en faisant dire la messe » on mérite par cette dévotion grâce et justice envers Dieu.

Calvin dans son Traité s’insurge : «  Il ne faut rien apporter du nôtre pour mériter ce que nous cherchons ; nous avons à recevoir en foi la grâce qui nous est présentée dans la cène, grâce qui ne réside pas dans le sacrement mais nous renvoie à la croix de Jésus-Christ ». Enfin, Calvin rejette la pratique des messes sans communion de l’assemblée, le prêtre, écrit Calvin, «  faisant son cas à part ».

Concernant maintenant la transsubstantiation : Calvin n’a pas sa plume dans sa poche, en parlant « d’invention »…Il dénonce le fait qu’ »après les paroles prononcées avec intention de consacrer, le pain est transsubstantié au corps du Christ et le vin en son sang. Calvin lui, écrit que la nature du sacrement requiert que le pain matériel demeure pain et signifie le corps du Christ ». Si le signe lui-même subit une transformation, il ne devient plus signe mais signifié.

Concernant cette doctrine de la transsubstantiation, l’Eglise catholique la définit elle-même ainsi : « C'est littéralement la transformation d'une substance en une autre .C'est la doctrine selon laquelle au cours de l'eucharistie, au moment de la consécration, les espèces du pain et du vin deviennent le Corps et le Sang du Christ tout en conservant les caractéristiques physiques et les apparences originales ». Cette doctrine prend le nom de transsubstantiation au concile de Trente (1551).

Ainsi ce que l’on peut en dire, c’est que lors de la célébration, il appartient au prêtre, en tant que délégué de l'évêque, lui même successeur des disciples devenus apôtres et par la parole de consécration de prononcer le changement de nature du pain et du vin en corps et sang du Christ, seul les apparences demeurant. Le pain et le vin sont devenus autres et ce de façon permanente. Les restes doivent être traités avec le plus grand respect et il est légitime d'adorer le Sacrement (entendez l'hostie consacrée), comme lieu de présence du Seigneur.

Calvin dénonce catégoriquement la présence locale du corps du Christ comme étant un enfermement et une réduction de Jésus-Christ dans du pain et du vin, il dénonce également le risque d’idolâtrie ; il écrit que cette doctrine de la présence réelle du Christ dans les éléments que sont le pain et le vin ont conduit à l’adoration du saint sacrement, ce qui lui paraît contraire à la Parole : «  nous n’avons pas commandement d’adorer, mais de prendre et de manger ».

Concernant la communion sous une seule espèce pour le peuple, Calvin écrit que « les pauvres fidèles sont méchamment fraudés de cette grâce du seigneur. « Et Calvin recourt à l’histoire pour disqualifier la pratique catholique comme étant une tyrannie de la papauté, opposée à l’ordre expresse du Christ : que tous en boivent. »

Quant à la cérémonie de la messe, Calvin n’est pas tendre : pour lui, l’Ecriture sainte et après elle Saint Augustin montrent que «  les sacrements prennent leur vertu de la Parole, quand elle est prêchée intelligemment ».

Or, Calvin dénonce des paroles prononcées et des actes faits par le prêtre en cachette, à »ce qu’on n’y entende rien ». Calvin parle alors de la consécration comme d’une «  espèce de sorcellerie », «  vu qu’à la manière des sorciers, en murmurent et en faisant beaucoup de signes, les prêtres pensent contraindre Jésus-Christ à descendre dans leurs mains ».

D’une manière générale pour Calvin, toutes les cérémonies, venues dans le meilleur des cas de l’ancien testament, n’ont plus lieu d’être depuis que Jésus-Christ a été manifesté dans la chair. Remettre en place des cérémonies, notamment avec une dimension sacrificielle, c’est «  refaire le voile du Temple que Jésus-Christ a rompu par sa mort.

Venons-en maintenant au conflit interne à la réforme dont traite Calvin en sa dernière partie:

Cette partie est assez brève ; Calvin veut, je l’ai dit, rassurer les consciences troublées par les divisions au sujet de la cène entre les Eglises de la réforme.

Calvin écrit que si les dissemblances entre la position catholique de l’eucharistie et sa position tiennent à l’importance de la tradition dans le catholicisme, il est lui-même très troublé de la division entre luthériens et zwingliens du fait que chaque position se fonde sur la compréhension de la seule Ecriture !

Calvin rappelle alors l’histoire du conflit avant de proposer une solution pacificatrice.

S’adressant donc au peuple troublé de ces dissensions, Calvin écrit que tout d’abord, c’est un mode d’agir habituel du seigneur que de « délaisser » ses « serviteurs » « pour un temps afin de les humilier » !

D’autre part, il met un bémol à ces querelles « internes à la réforme » en invoquant «  en quel abîme de ténèbres le monde était » quand ces hommes ont commencé à mettre au jour la vérité de l’Evangile…

Calvin essaie de dédramatiser : il s’agirait d’un malentendu…

Je fais donc une parenthèse dans le traité pour développer un peu la position de Luther, puis celle de Zwingli (avec donc à sa suite notre ami Farel) :


(La consubstantiation) 

Tout d’abord, la doctrine luthérienne de la consubstantiation. La Cène est à l'égal de la Parole, mais aussi grâce à elle (la cène) un événement par lequel Dieu s'adresse à l'homme pour l'assurer de son pardon et de sa grâce.

La Parole transforme le pain et le vin : ils deviennent les véhicules du corps et du sang du Christ. Avec, sous et dans ces aliments le Christ est présent. Mais le pain demeure lui aussi présent. S'il disparaissait, s'il était divinisé, s'il était réduit comme dans le catholicisme à une apparence (une espèce) ce serait la nature humaine du Christ, qu'il représente, qui serait niée. D'où l'expression consubstantiation. Cette opération du pain et du vin ne subsiste que pendant la célébration. Luther comparait le pain et le vin pendant la Cène à une barre de fer rougie au feu qui ensuite, après refroidissement, redeviendrait barre de fer ordinaire. Le corps et le sang du Christ ne restent pas dans le pain et le vin, ce qui interdit toute pratique d'adoration postérieure.

Par ailleurs, le luthéranisme voit dans la cène un acte foncièrement individuel. La cène a pour but de fortifier ma foi pour les combats de la vie chrétienne ; elle m’apporte le pardon et me présente personnellement l’œuvre rédemptrice de Jésus-Christ.

La notion d’église, de communauté est totalement absente des écrits de Luther lorsqu’il parle de la cène. Il s’agit essentiellement, principalement du croyant et de sa relation personnelle avec Dieu. La cène a un caractère privé.

La cène m’atteste que Dieu s’intéresse à moi, qu’Il me donne sa grâce, qu’elle m’atteint.

La prédication annonce la grâce à la cantonade ; la cène me la murmure en particulier, individuellement, personnellement. Pour le luthéranisme, la cène isole, me mettant en tête à tête avec le Christ. La communion privée sera donc acceptée à la maison.


(La doctrine de Zwingli ):

 Venons –en à la doctrine zwinglienne de la présence véritable et spirituelle.

Si Zwingli refuse un sens littéral au « ceci est mon corps », au profit d'un sens figuré comme dans l'expression « je suis la porte ; je suis le chemin », c'est parce qu'il insiste très fortement sur une conception de l'Ascension qui rend impossible toute présence matérielle du corps du Christ ici bas.

Si le Seigneur est à la droite du Père, il ne peut pas être ailleurs. (Pour les luthériens et les catholiques, l'Ascension signifie au contraire que Christ peut maintenant être partout).

Le sacrement est donc celui de l'absence réelle. Le seul mode de présence admissible est une présence spirituelle. Que cette présence soit spirituelle ne l'empêche pas d'être véritable. Lors de la célébration réformée le célébrant demande au Saint Esprit de permettre aux fidèles de recevoir dans leur foi cette nourriture représentée  par le pain et le vin.

Le réformateur de Zurich estime que la cène conduit de la relation intime et privée à un engagement au grand jour. Elle proclame devant tout le monde que l’Evangile m’a atteint dans le secret de mon cœur.

La fonction de la cène a une signification et une visée essentiellement ecclésiastiques dans le sens où elle contribue à rendre visible l’église,à faire apparaître la communauté, à la délimiter, à la manifester, à lui donner une forme.

Pour Zwingli, si le croyant était seul, il pourrait parfaitement se passer de la cène, qui n’apporte rien à la foi.

Zwingli pense que la cène n’aide pas à renforcer ou à approfondir sa foi , sa relation avec le Christ, contrairement à ce qu’a développé Calvin.

Il affirme aussi que le Saint Esprit n’a pas besoin d’un support matériel, d’un véhicule ou d’un instrument pour nous toucher.

Pour Zwingli, la cène affirme le passage du «  je crois » de la foi individuelle au « nous croyons » de la confession de foi communautaire.

Il développera également la notion de communion fraternelle dans la cène, qui du coup ne peut jamais être prise seule (pas d’eucharistie à l’hôpital). C’est lui qui sera l’instigateur de la cène telle qu’elle est prise aujourd’hui chez les réformés : tous autour de la table en signe de communion fraternelle.

Pour Zwingli, la cène est donc le lieu où mon appartenance personnelle et privée au Christ débouche sur le témoignage public et communautaire de ma foi, et sur la fraternité visible des croyants.

Ainsi, pour le zwinglianisme, contrairement à la théologie de Luther, la cène est un acte uniquement communautaire, qui n’a de sens que dans la communauté en mettant en lumière la relation fraternelle.

Ainsi, les luthériens vont inscrire la cène dans la perspective du salut et de la justification et Zwingli dans celle du témoignage et de l’engagement des chrétiens.


Que faire avec tout ça ? Avec ces disputes (au mauvais sens du terme qui font du sacrement de communion un lieu de désunion)

Calvin va donc tenter une via media ! Pour lui, la cène a un double aspect : d’abord elle a une dimension personnelle ; en elle, Dieu vient vers nous ; il nous atteint et nous touche ; Il entre en relation avec nous. Ensuite elle a un caractère communautaire et ecclésial : la cène témoigne publiquement et ouvertement d ce que Dieu fait pour moi ; en la prenant ou en la recevant, le croyant exprime son lien avec le Christ, et son engagement dans l’Eglise.

Le débat va aussi porter sur la présence du Christ dans la cène : la question est : «  comment le Christ va-t-il se trouver là ? » De quelle nature est sa présence dans la cène ?

Là, deux courants vont s’opposer : d’un côté Luther, de l’autre Zwingli et calvin.

D’un côté la présence réelle ; de l’autre la présence spirituelle.

Le mot « réel » a une signification particulière : réel vient du latin « RES » qui signifie objet, chose. C’est donc ce qui existe de manière matérielle, et non « véritable » comme on l’entend souvent. La différence ? Par exemple on parlera d’un sentiment véritable, mais pas réel au sens matériel, comme une table ou une pierre.

Le mot «  spirituel » s’applique à ce qui vient du Saint esprit, à ce qu’il opère, suscite, fait naitre, développe ; il n’a absolument pas le sens d’ »immatériel ».Il ne désigne pas nos états d’âme et nos intériorités : au contraire, il exprime une extériorité et une altérité : celle de l’Esprit de Dieu qui ne se confond pas avec l’esprit humain.

Donc, pour Luther et sa théologie de la réalité, le pain et le vin de la cène portent et assurent la présence du christ dans le sacrement. Il y a, de par la consécration, et malgré les apparences, identité charnelle, substantielle, matérielle, entre le pain et le vin d’une part, et le corps et le sang du Christ d’autre part.

Luther reproche aux zwingliens de vider la cène de son contenu ; mais curieusement, on va constater que Luther ne mentionne que peu souvent l’esprit lorsqu’il parle des sacrements : ce n’est pas l’Esprit qui rend le Christ présent, c’est le pain et le vin.

Zwingli avec Farel, et Calvin, eux, affirment que seul le Saint esprit rend le Christ présent. Il ne s’agit pas d’une présence matérielle, physique ou corporelle ; mais elle n’en demeure pas moins effective : elle consiste en une action et un dynamisme de Dieu qui vient à nous, nous touche et nous transforme. Du coup, les éléments sont totalement secondaires. En effet, ils ne sont pas porteurs ou dépositaires du corps du Christ, mais les signes. Ils indiquent, mais n’effectuent pas. Encore aujourd’hui, on pourra communier avec différentes sortes de pain, du vin ou du jus de raisin ; et par exemple en Afrique communier au manioc et au jus de goyave ; à la noix de coco et au vin de palme…

Là où Calvin va s’éloigner de la position zwinglienne et donc être en froid avec Farel, c’est lorsque Zwingli pensait que la Cène était avant tout un mémorial de ce que le Christ avait fait pour nous en mourant sur la croix. Il insistait donc sur l'ordre du Christ: «Faites ceci en mémoire de moi» (I Corinthien 11.24.25). Quand la communauté se rassemble pour partager le pain et le vin comme l'avaient fait les disciples et Jésus lors du dernier repas qu'ils prirent ensemble, elle se souvient de l'oeuvre du Christ pour chacun de ses membres, pensait Zwingli.

Ce faisant, elle le rend en quelque sorte présent. «Là où deux ou trois se rassembleront en mon nom, je serai au milieu d'eux», avait aussi dit Jésus (Mt 18.20). La communion a lieu à ses yeux au travers de notre souvenir.

Par ailleurs, selon Zwingli, en communiant, le croyant témoigne de sa foi. En célébrant la communion, la communauté manifeste aussi qu'elle est communauté. Elle le manifeste à l'interne et à l'externe.

Calvin trouvait que cette manière de concevoir la Cène séparait un peu trop le signe et la chose à laquelle il renvoie. Jésus aurait pu dire simplement «Répétez ce repas en mémoire de moi», que cela aurait suffi selon la conception de Zwingli. Il n'aurait pas eu besoin de mettre en relation le pain et son corps, le vin et son sang.

De plus, Calvin écrit que le souvenir représente une communion d'un autre type que la participation à la vie du Christ. Le souvenir tient l'événement à distance. Or, pour Calvin, la Cène a pour fonction de nous le rendre actuel, de nous concerner directement, plus encore: de nous transformer spirituellement.

Malgré ces différences, les courants de Calvin et de Zwingli trouveront des points d'accord suffisants pour qu'en 1549 un Consensus Tigurinus, (c'est-à-dire «de Zurich») puisse être signé entre Calvin et Bullinger, le successeur de Zwingli à Zurich.

Et en effet, à la fin du traité de la sainte cène, Calvin esquisse une solution pour les conflits entre protestants à propos de la Cène. En effet, comme on l’a vu, la division fondamentale du mouvement de la Réforme s'est faite à partir de la compréhension de la présence du Christ. Pour Luther, elle est inscrite dans le pain et le vin ; pour Zwingli, elle est uniquement dans la foi du fidèle. Calvin, une génération plus tard, et toujours soucieux de l'unité du protestantisme, rappelle le rôle fondamental du Saint-Esprit pour la communion. De ce fait, il ouvre la voie à une compréhension de la Cène qui réunit de plus en plus d'adhérents ; et Calvin de conclure :

"Nous confessons donc tous d'une seule bouche, qu'en recevant dans la foi le Sacrement, selon l'ordonnance du Seigneur, nous sommes vraiment faits participants de la propre substance du corps et du sang de Jésus Christ. Comment cela se fait-il ? Les uns peuvent mieux déduire et plus clairement exposer que les autres. Toutefois, il nous faut, d'une part, pour exclure, toutes fantaisies charnelles, élever les cœurs en haut au ciel, ne pensant pas que le Seigneur Jésus soit abaissé au point d'être enclos sous quelques éléments corruptibles ; d'autre part, pour ne point amoindrir l'efficacité de ce saint mystère, il nous faut penser que cela se fait par la vertu secrète et miraculeuse de Dieu, et que l'Esprit de Dieu est le lien de cette participation, cause pour laquelle est elle appelée spirituelle."

J’en terminerai avec l’amitié entre Farel et Calvin : C’est guillaume Farel qui a marié Jean Calvin avec Idelette de Bure ; Calvin sera quand même mécontent quand Farel épousera, à l’âge de 69 ans, une concitoyenne réfugiée à Neuchâtel, âgée de 18 ans…Il n’ira pas au mariage ; mais cette amitié perdurera ; la dernière lettre de Calvin sera pour Farel. Comme quoi, on peut ne pas partager les mêmes idées, mais être tout de même en étroite…communion !!!


Nathalie PAQUEREAU