Prédications Protestantes dans les Alpes du Sud

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Dimanche 28 Janvier 2018 

 Trescléoux (05700)

Lectures du Jour :

Deutéronome 18, 15-20, 

1 Corinthiens 7, 29-31

Marc 1, 21-28



Tout est permis ?


Chers frères et sœurs, le hasard de notre tableau des cultes m’ayant déjà conduit à vous proposer une méditation sur le texte de Marc à 2 reprises[1], je vous propose ce matin de méditer sur ces 3 versets de la 1ère lettre de Paul aux Corinthiens.

3 versets au cœur des chapitres 5 à 7 de la lettre, dans lesquels, Paul égrène toute une série de recommandations pour la vie quotidienne, ces chapitres faisant passer Paul aux yeux de certains comme un horrible moralisateur, dont les propos seraient totalement hors de notre temps.

Il serait dommage d’en rester à cette lecture car le propos de Paul est bien au-dessus de principes moralisateurs, mais il nous faut d’abord faire le point :


Le Contexte

En premier lieu, un petit tableau du Corinthe de l’époque : Corinthe, c’est un port, situé sur un isthme, une langue de terre reliant la Grèce continentale au Péloponnèse. Au nord de cet isthme la mer Adriatique, au Sud, la mer Égée. Corinthe, ce sont 2 ports dans la même ville.

Vous imaginez donc l’activité de cette ville où Paul arrive en l’an 50, commerçante prospère, cosmopolite, comprenant une forte colonie juive, mais aussi beaucoup d’esclaves et de petites gens. Sa situation géographique la place également au cœur de toutes les influences philosophiques, de toutes les traditions et modes de vie, avec en corollaire un relâchement des mœurs célèbre dans tout le bassin méditerranéen.

Paul prêche dans la synagogue, et proclame qu’il a rencontré Jésus le Christ de Dieu ressuscité, le messie annoncé par les prophètes. Les juifs ne veulent pas l’entendre et l’expulsent, lui et quelques juifs avec lesquels il fonde cette communauté, à laquelle s’agrégeront nombre de petites gens d’origine païenne.

Il y restera 1 ½ an avant de partir pour Ephèse.

Dès que Paul est parti, ça ne se passe pas très bien. Cette jeune communauté, fragile, fait le difficile apprentissage de la construction de l'identité en Christ dans un environnement fourmillant d'autres enseignements et valeurs. La Communauté est confrontée à des problèmes théologiques ou pratiques de la vie quotidienne, chacun interprétant à sa façon l’enseignement de Paul[2], qui est, en l’an 50, la seul référence. Alors ils le questionnent : QUE FAIRE ? Et ils déroulent pêle-mêle leurs préoccupations devant des relations hors mariage, voire incestueuses, des frères qui se font des procès devant des tribunaux païens, le repas du Seigneur qui est mal partagé, et parfois par des chrétiens ivres. Le culte, où règnent des femmes prophétesses, n'est plus que pagaille, et que doivent faire les veuves, les fiancés, peut-on manger de la viande non sacrifiée rituellement, et puis il y a ces clans qui se forment; celui de Paul, celui de Pierre, celui d’Apollos.

Paul leur envoie cette réponse, au printemps 56, avant de revenir à Corinthe en 58.

Il répond point par point aux Corinthiens car ils avaient besoin de ces réponses de recadrage, mais il n'est pas question de faire de ces prescriptions une nouvelle Loi qui nous enfermerait comme dans un carcan, car tout au long de son ministère Jésus nous a enseigné surtout la liberté, mais une liberté sous le regard de Dieu que Saint Augustin[3] résuma ainsi : Aime Dieu et fais ce que voudras.


Dans le monde mais pas du monde

Et Paul conclut ses recommandations, ou plutôt ses points de vue[4], en élevant le débat : formulant à sa façon la prière sacerdotale : Ils sont dans le monde, mais ils ne sont pas du monde. Et Paul, dans cette anaphore, nous redit à cinq reprises : Vous êtes… faites comme si vous n’étiez pas.

Détachez-vous, prenez du recul, recevez le don de chaque jour qui passe comme une bénédiction, mais votre priorité ultime est ailleurs.

Ne vivez pas comme les païens, mais ne vous laissez pas non plus, enfermer par un moralisme qui n’a rien à voir avec la Morale.

Un moralisme dont ont souffert tant de générations, y compris encore récemment.

Par exemple, le mot puritain désignait à l’origine des calvinistes du 16° siècle souhaitant revenir aux principes du « pur évangile », en opposition à l’anglicanisme qui les persécutera. Fuyant ces persécutions, ils partiront pour l’Amérique cette nouvelle terre promise, où ils fonderont la ville de Boston, Boston la puritaine, mais ce mot désigne désormais de façon péjorative une communauté psychorigide, pudibonde, bigote, ne tolérant aucun écart, à l’origine par exemple de la prohibition aux effets désastreux[5].

On peut donc entendre l’appel de Paul à ne pas céder à la logique du permis / défendu, du c’est bien / c’est mal, car Paul veut substituer à cette logique binaire, celle de savoir ce qui est en accord avec la vie nouvelle du chrétien, transformé par l’Esprit qui l’accompagne chaque jour.

C’est pourquoi Paul peut dire : Tout m’est permis[6], mais je ne me laisserai asservir par rien. (6/12), tout est permis, mais tout n’édifie pas.


Tout est permis ?

C’est la définition même de ma liberté : n’être asservi, aliéné par rien. C’est le cœur du message de Jésus Christ.

Alors tout est permis ? C’est ce qu’ont fait semblant de croire certain Corinthiens (voir ci-dessus).

C’est ce que tendent à croire nos contemporains, acteurs des évolutions sociétales, comme en Mai 68 il est interdit d’interdire, ou celle des années 80 et de l’argent roi, ou bénéficiaires des dernières innovations biologiques. Ce qui leur permet d’affirmer qu’ils n’ont plus besoin de Dieu, voire que Dieu est mort, comme le criait Nietzche[7].

Mais cette pseudo-libération est une illusion, elle est simplement le moyen d’aller un peu plus vite dans le mur, car si les temps changent, comme le chantait Dylan, l’homme lui, ne change pas, et l’Histoire nous montre, siècle après siècle ce dont il est capable.


Le monde passe

L'Eglise de Corinthe, c'est la rencontre de l'Evangile avec un monde profondément païen, un environnement hostile, très éloigné des valeurs chrétiennes, celles que J C nous a transmises.

A 2.000 ans de distance, notre situation est-elle si éloignée de celle des Corinthiens ?

Aujourd’hui, la liberté est la principale revendication de nos contemporains, mais une liberté individuelle, sans limites, qui se soucie bien peu de la liberté du voisin. On est bien loin de la règle d’or énoncée par J C.[8].

Une liberté où toutes les idéologies, toutes les convictions revendiquent le droit de s’exprimer, droit refusé aux convictions religieuses que l’on voudrait enfermer dans leurs églises, temples, synagogues, mosquées, ce qui est normal puisque l’homme moderne n’a plus besoin de Dieu, Dieu est hors sujet.

Alors, Paul nous dit : vous êtes dans le monde, restez-y mais détachez-vous de ce monde ci, ne soyez pas dupes, car ce monde passera (v.31), car votre liberté à vous, c’est J C qui vous l’a donnée, faisant de vous des voyageurs, homme nouveau, femme nouvelle, à qui un esprit nouveau a été donné[9].

Vous avez donc une responsabilité : témoigner, témoigner sans relâche de ce don, partager cette grâce qui vous a été faite. N’ayez pas peur de vos convictions, n’ayez pas peur d’occuper l’espace public, ne vous excusez pas de vos convictions, c’est à ce prix que Dieu continuera d’exister au milieu des hommes, c’est à ce prix que le Royaume adviendra, non pas ailleurs, plus tard, mais ici et maintenant.

C’est ainsi que Paul nous donne une dernière recommandation, que l’on trouve dans sa lettre aux Romains, écrite justement depuis Corinthe, et ce n’est pas un hasard : Ne vous conformez pas au siècle présent ! (Romains 12/2)

Ce mot d’ordre fut relayé par un philosophe agnostique, A. Camus, dans son exhortation aux chrétiens, publiée en 1946 :

« Aujourd’hui, le monde vit hors de la grâce, et 80% des Européens d’aujourd’hui vivent et meurent privés des valeurs qui permettent de fonder une action ou de pacifier une mort… Les hommes de ma génération, pour peu qu’ils aient une conscience claire, sont de bons exemples de ce que le monde souffre et attend. … Le grand problème qui travaille le monde aujourd’hui est le problème du mal[10], et je définis ainsi l’intérêt que le christianisme peut y prendre : … Le chrétien doit crier. Nous n’avons pas besoin de son sourire. Nous avons besoin de son cri. Je ne le dirai jamais assez fort. …Pour le christianisme, cela consiste à rester lui-même, c’est-à-dire à rejeter sans nuance, absolument toutes les idéologies modernes. … Il y a dans la foi chrétienne et dans l’attitude chrétienne en général quelque chose qui fait sa richesse et sa singularité qu’elle doit à tout prix préserver ».

Que cette exhortation de Camus aux chrétiens que nous sommes, nous incite encore un peu plus, à nous mettre en route.


Amen !


François PUJOL


[1] Le 29-janv-2012 « Me libérer de mes démons » et le 1-févr-2015 « Tais-toi ! »

[2] Notamment sur la résurrection et l’Eucharistie

[3] Né en Algérie (354), fut évêque d’Hippone (Annaba) où il mourut (430), au temps où le Maghreb était chrétien.

[4] « C’est un avis, que je donne » (7/25)

[5] On pourrait également citer le procès des sorcières de Salem en 1692, dans cet état du Massachussetts fondé par les «Pères Pèlerins», mais analysé aujourd’hui comme une période de paranoïa puritaine nourrie par des luttes de pouvoir, qui aboutit à l'exécution de vingt-cinq personnes et l'emprisonnement d'un bien plus grand nombre.

[6] On remarquera que Paul dit non pas « tout est permis », mais « tout m’est permis », sous-entendu, « sous le regard de Dieu ».

[7] Dans « Ainsi parlait Zarathoustra », Nietzsche écrit « Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c'est nous qui l'avons tué ! Comment nous consoler, nous les meurtriers? Ce que le monde a possédé jusqu'à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau. — Qui nous lavera de ce sang ? »

[8] Tout ce que vous voudriez que les autres fassent pour vous, faites –le de même pour eux.

[9] Voir Ézéchiel 36/26

[10] Cette question du mal interpellait également Paul Ricœur, philosophe protestant, qui a longuement traité du “mal absolu”, celui que les hommes font aux autres hommes, ce qui était pour lui, un mystère et un défi aux théologiens.